—Eh bien! vous voyez combien il est aisé de faire des questions, et combien il est difficile d'y répondre. Moi-même qui ai passé une semaine et plus à Péronne avec le duc, je ne suis pas en état de résoudre ce problème plus que vous. Et cependant, sire écuyer, c'est de la solution de cette question que dépend celle de savoir si vous êtes libre ou prisonnier; et quant à présent je dois vous considérer en cette dernière qualité; seulement, si vous avez été réellement et honorablement utile à ma parente, et que vous répondiez franchement à mes questions, vous ne vous en trouverez pas plus mal.
—C'est à la comtesse de Croye à juger si je lui ai rendu quelque service, et je vous renvoie à elle à cet égard. Vous jugerez vous-même de mes réponses lorsque vous m'aurez questionné.
—Oui-da! murmura Crèvecœur à demi-voix; voilà assez de hauteur! c'est ainsi que doit parler un homme qui porte à son chapeau le gage d'une dame, et qui croit pouvoir lever le ton en honneur de ce précieux ruban.—Eh bien! monsieur, pouvez-vous me dire, sans déroger à votre dignité, depuis combien de temps vous êtes attaché à la personne de la comtesse Isabelle de Croye?
—Comte de Crèvecœur, si je réponds à des questions qui me sont faites d'un ton qui approche de l'insulte, c'est uniquement de crainte que mon silence ne soit interprété d'une manière injurieuse pour une dame que nous devons tous deux également honorer. J'ai servi d'escorte à la comtesse Isabelle depuis qu'elle a quitté la France pour se retirer en Flandre.
—Ah! ah! c'est-à-dire depuis qu'elle s'est enfuie du Plessis-les-Tours! et comme vous êtes archer dans la garde écossaise, vous l'avez sans doute accompagnée par les ordres exprès du roi Louis?
Quelque peu redevable que Quentin crût être au roi de France, qui, en cherchant à faire surprendre la comtesse Isabelle par Guillaume de la Marck, avait probablement calculé que le jeune écuyer serait tué en la défendant, il ne se regarda pas comme dispensé d'être fidèle à la confiance que Louis lui avait accordée, ou du moins avait paru lui accorder. Il répondit donc au comte qu'il lui suffisait, pour agir, de recevoir les ordres de son officier supérieur, et qu'il ne remontait pas plus haut.
—Sans doute, sans doute, cela doit suffire; mais nous savons que le roi ne permet pas à ses officiers d'envoyer les archers de sa garde courir le monde, comme des paladins, à la suite de quelque princesse errante, sans qu'il ait quelque motif politique pour agir ainsi. Il sera difficile au roi Louis de continuer à soutenir si hardiment qu'il n'était pas instruit de la fuite de France des comtesses de Croye, puisqu'elles étaient accompagnées d'un archer de sa garde. Et sur quel point dirigiez-vous votre retraite, messire archer?
—Sur Liège, monseigneur; ces dames désirant se mettre sous la protection du dernier évêque de cette ville.
—Du dernier évêque! s'écria Crèvecœur; Louis de Bourbon est-il donc mort? Le duc n'a pas même appris qu'il fût malade. Et de quoi est-il mort?
—Il repose dans une tombe sanglante, monsieur le comte, si ses meurtriers en ont accordé une à ses restes.