—Ces misérables Liégeois, s'écria le comte, ces brutes inconstantes et sans foi! s'être ligués ainsi avec un infâme brigand, un impitoyable meurtrier, pour mettre à mort leur prince légitime!
Durward informa ici le Bourguignon indigné que les Liégeois ou du moins ceux d'entre eux qui s'élevaient au-dessus de la populace, quoique ayant témérairement pris part à la rébellion contre l'évêque, n'avaient pourtant, à ce qu'il lui avait paru, aucun dessein d'aider de la Marck dans son exécrable projet, mais qu'au contraire ils l'auraient empêché de l'accomplir, s'ils en avaient eu les moyens, et qu'ils n'avaient pu en être témoins sans horreur.—Ne me parlez pas de cette misérable canaille plébéienne, dit le comte. Quand ils prirent les armes contre un prince qui n'avait d'autre défaut que d'être trop bon maître pour une race ingrate et parjure; quand ils se révoltèrent contre lui; quand ils l'attaquèrent dans sa maison paisible, que pouvaient-ils avoir en vue, si ce n'est le meurtre? Quand ils se liguèrent avec le Sanglier des Ardennes, le plus féroce assassin qui soit dans toute la Flandre, quel projet pouvaient-ils lui supposer, si ce n'est un projet de meurtre, puisque c'est le métier qui le fait vivre? Et d'après ce que vous venez de me dire, celui dont la main a commis le crime n'appartenait-il pas à cette vile canaille? J'espère, à la lueur de leurs maisons embrasées, voir le sang couler dans leurs canaux. Quel noble et généreux prince ils ont assassiné! On a vu se révolter des vassaux accablés d'impôts, mourant de besoin; mais ces Liégeois, c'est l'insolence de leurs trop grandes richesses qui les a poussés!
Il abandonna une seconde fois les rênes de son cheval, et fit le geste de se tordre les mains, malgré les gantelets dont elles étaient couvertes. Quentin vit aisément que son chagrin était rendu encore plus vif par le souvenir amer de l'amitié qui l'avait uni avec le défunt. Il garda donc le silence, respectant une douleur qu'il ne voulait pas aggraver, et qu'il sentait en même temps qu'il lui était impossible d'adoucir.
Mais le comte de Crèvecœur revint à plusieurs reprises sur le même sujet, multiplia ses questions sur la prise de Schonwaldt et sur les détails de la mort de l'évêque; puis tout à coup, comme s'il se fût rappelé quelque chose qui lui était échappé de la mémoire, il lui demanda ce qu'était devenue la comtesse Hameline, et pourquoi elle n'était pas avec sa nièce.
—Ce n'est pas, ajouta-t-il avec un air de mépris, que je regarde son absence comme une grande perte pour la comtesse Isabelle; car quoiqu'elle fut sa tante, et au total qu'elle eût de bonnes intentions, cependant la cour de Cocagne n'a jamais produit une semblable folle, et je tiens pour certain que sa nièce, que j'ai toujours regardée comme une jeune personne sage et modeste, a été entraînée dans la folie absurde de s'enfuir de Bourgogne pour courir en France, par cette vieille folle à esprit romanesque, qui ne songe qu'a marier les autres et à se marier elle-même.
Quel discours pour les oreilles d'un amant lui-même assez romanesque, et dans un moment où il aurait été ridicule à lui d'essayer ce qui était pour lui l'impossible, c'est-à-dire de convaincre le comte, par la force des armes, qu'il faisait la plus grande injustice à la jeune comtesse, perle d'esprit comme de beauté, en la désignant comme une jeune personne sage et modeste! Un tel éloge aurait pu convenir à la fille hâlée d'un bon paysan, dont l'occupation aurait été d'aiguillonner les bœufs tandis que son père conduisait la charrue. Et puis supposer qu'elle se laissait guider et dominer par une tante folle et romanesque! c'était une calomnie qu'il eût fallu, faire rentrer dans la gorge du blasphémateur. Le comte en imposait à Quentin malgré lui, par sa physionomie pleine de franchise, quoique sévère, et son mépris pour tous les sentimens qui dominaient dans le cœur du jeune homme. Quant à la renommée que Crèvecœur avait acquise dans les armes, elle n'aurait fait qu'augmenter le désir qu'il aurait eu de lui proposer un cartel, s'il n'eût été retenu par la crainte du ridicule, celle de toutes les armes que redoutent le plus les enthousiastes de tous les genres, et qui, d'après l'influence qu'elle exerce sur leurs esprits, réprime souvent en eus des idées absurdes, mais en étouffe quelquefois d'autres qui ne sont pas sans noblesse.
Maîtrisé par la crainte de devenir un objet de dédain plutôt que de ressentiment, Durward se borna, quoique non sans difficulté, à dire en termes généraux, et d'une manière assez confuse, que la comtesse Hameline avait réussi à se sauver du château à l'instant où l'assaut commençait. Il n'aurait pu lui donner des détails plus circonstanciés sans jeter quelque ridicule sur la tante d'Isabelle, et peut-être sans s'y exposer lui-même, comme ayant été l'objet de ses spéculations matrimoniales. Il ajouta à cette narration un peu vague, qu'il courait un bruit, quoique rien n'en constatât la vérité, que la comtesse Hameline était retombée entre les mains de Guillaume de la Marck.
—J'espère que saint Lambert permettra qu'il l'épouse, dit Crèvecœur; et véritablement il me paraît probable qu'il le fera par amour pour ses sacs d'argent, et qu'il l'assommera quand il s'en sera assuré la possession, ou plus tard quand il les aura vidés.
Le comte fit alors tant de questions à Quentin sur la manière dont les deux dames s'étaient conduites pendant leur voyage, sur le degré d'intimité auquel elles l'avaient admis, et sur d'autres points assez délicats, que le jeune homme, contrarié, confus et irrité, eut peine à cacher son embarras au vieux soldat courtisan, qui ne manquait ni d'expérience ni de pénétration, et qui prit congé de lui tout à coup, en s'écriant:—Oui-da! je vois ce que c'est; c'est ce que je pensais, d'un côté du moins; j'espère que je trouverai plus de bon sens de l'autre. Allons, sire écuyer, un coup d'éperon, et formez l'avant-garde; j'ai quelques mots à dire à la comtesse Isabelle. Je pense que vous m'en avez assez appris maintenant pour que je puisse lui parler de tout ce qui s'est passé malheureusement, sans alarmer sa délicatesse, quoique j'aie un peu blessé la vôtre; mais un moment, jeune homme, un mot avant que vous vous éloigniez. Vous avez fait un heureux voyage, à ce que je m'imagine, dans le pays de féerie, rempli d'aventures héroïques, de hautes espérances, de flatteuses illusions, comme les jardins de la fée Morgane. Oubliez tout cela, jeune soldat, ajouta-t-il en lui frappant sur l'épaule, ne vous rappelez cette jeune dame que comme l'honorable comtesse de Croye, oubliez la demoiselle errante et aventureuse; ses amis (je puis vous répondre d'un) ne se souviendront que des services que vous lui avez rendus, et oublieront la récompense déraisonnable que vous avez eu la hardiesse d'envisager.
Dépité de n'avoir pu cacher au clairvoyant Crèvecœur des sentimens que le comte semblait ne regarder que comme un objet de ridicule, Quentin lui répliqua avec indignation:—Monseigneur comte, quand j'aurai besoin de vos avis, je vous les demanderai; quand j'implorerai votre assistance, il sera assez temps de me la refuser; quand j'attacherai une valeur particulière à l'opinion que vous pouvez avoir de moi, il ne sera pas trop tard pour l'exprimer.