—Oui-da! dit le comte. Me voici entre Amadis et Oriane, et il faut sans doute que je m'attende à un défi.
—Vous parlez comme si c'était une chose impossible. Quand j'ai rompu une lance avec le duc d'Orléans, j'avais pour adversaire un homme dans les veines duquel coule un sang plus noble que celui de Crèvecœur. Quand j'ai mesuré mon épée avec celle de Dunois, j'avais affaire à un guerrier plus illustre.
—Que le ciel t'accorde du jugement, mon bon jeune homme. Si tu dis la vérité, la fortune t'a singulièrement favorisé dans ce monde; et en vérité, s'il plaît à la Providence de te soumettre à de pareilles épreuves avant que tu aies de la barbe au menton, la vanité te rendra fou avant que tu puisses te dire un homme. Tu peux me faire rire, mais non me mettre en colère. Crois-moi, quoique par un de ces coups de fortune qu'on voit arriver quelquefois, tu aies combattu contre des princes, et aies été le champion d'une comtesse, tu ne deviens pas pour cela l'égal de ceux dont le hasard t'a rendu l'adversaire, et dont un plus grand hasard t'a fait devenir le compagnon. Je puis te permettre, comme à un jeune homme qui a lu des romans jusqu'à se croire un paladin, de te livrer pendant quelque temps à un rêve flatteur; mais il ne faut pas te fâcher contre un ami qui te veut du bien, quand il te secoue un peu rudement par les épaules pour t'éveiller.
—Ma famille, monseigneur comte...
—Ce n'est pas tout-à-fait de ta famille que je parle; je parle de rang, de fortune, d'élévation, de tout ce qui met une distance entre les degrés et les classes. Quant à la naissance, nous sommes tous descendans d'Adam et d'ève.
—Mes ancêtres, monseigneur comte, les Durwards de Glen-Houlakin...
—Ah! si vous prétendez faire remonter leur généalogie au-delà d'Adam, je n'ai plus rien à dire. Au revoir, jeune homme.
Le comte arrêta son cheval, et attendit la comtesse, à qui ses insinuations et ses avis, quoique donnés dans de bonnes intentions, furent, s'il est possible, encore plus désagréables qu'à Durward. Celui-ci, tout en marchant en avant, murmurait à demi-voix: Froid railleur, fat impertinent; je voudrais que le premier archer Écossais qui aura son arquebuse pointée sur toi ne te laissât pas échapper si facilement que je l'ai fait!—Ils arrivèrent dans la soirée à la ville de Charleroi, sur la Sambre, où le comte de Crèvecœur avait résolu de laisser Isabelle, que la terreur et la fatigue de la veille, une course de cinquante milles dans la journée, et toutes les sensations douloureuses auxquelles elle avait été en proie, avaient rendue incapable d'aller plus loin sans danger pour sa santé. Le comte la confia, dans un état de grand épuisement, aux soins de l'abbesse d'un couvent de l'ordre de Cîteaux, dame de noble naissance, parente des deux familles de Crèvecœur et de Croye, et à la prudence et à l'amitié de laquelle il pouvait accorder toute sa confiance.
Crèvecœur ne s'arrêta dans la ville que pour recommander les plus grandes précautions au commandant d'une petite garnison bourguignonne qui occupait cette place, et le requérir de donner une garde d'honneur au couvent tant que la comtesse Isabelle de Croye y séjournerait, en apparence pour veiller à sa sûreté, mais en réalité peut-être pour prévenir toute tentative d'évasion. Le comte invita la garnison à se tenir sur ses gardes, et en donna pour cause un bruit vague qui était arrivé jusqu'à lui de troubles survenus dans l'évêché de Liège. Mais il avait résolu d'être le premier qui porterait au duc Charles les formidables nouvelles de l'insurrection de Liège et du meurtre de l'évêque, dans toute leur horrible réalité. En conséquence, s'étant procuré des chevaux frais pour lui et pour sa suite, il se prépara à aller jusqu'à Péronne sans s'arrêter; avertissant Durward qu'il fallait qu'il l'accompagnât, il lui fit d'un ton goguenard les excuses de le séparer de si belle compagnie, et ajouta qu'il espérait qu'un écuyer si dévoué aux dames trouverait plus agréable de voyager au clair de lune, que de céder lâchement au sommeil comme un mortel ordinaire.
Quentin, déjà assez affligé d'apprendre qu'il allait être séparé d'Isabelle, brûlait d'envie de répondre à cette raillerie par un défi; mais convaincu que le comte ne ferait que rire de sa colère et mépriserait son cartel, il résolut d'attendre du temps l'occasion où il lui serait possible d'obtenir satisfaction de ce fier chevalier, qui lui était devenu quoique pour des raisons bien différentes, presque aussi odieux que le Sanglier des Ardennes lui-même. Il consentit donc à suivre Crèvecœur, puisqu'il n'avait pas le pouvoir de le refuser, et ils firent de compagnie et avec la plus grande célérité le chemin de Charleroi à Péronne.