Ces discours et plusieurs autres par lesquels le roi cherchait à jeter dans l'entretien de l'enjouement et de la gaieté, tout en lâchant quelquefois un mot sur des affaires plus sérieuses, ne se suivirent pas les uns les autres consécutivement, mais furent amenés adroitement, tant pendant le banquet qui eut lieu à l'hôtel-de-ville, que durant une entrevue que Louis eut ensuite avec le duc dans le propre appartement de ce prince, car il profita de toutes les occasions qui pouvaient faciliter l'introduction de sujets si délicats à traiter.

En effet, quoique Louis eût agi avec témérité en faisant une démarche dont le caractère impétueux du duc et les divers motifs d'inimitié invétérée qui existaient entre eux rendaient l'issue douteuse et dangereuse, cependant jamais pilote arrivant près d'une côte inconnue ne se conduisit avec plus de prudence et de fermeté. Il sondait avec adresse et précision ce que j'appellerai, pour continuer la métaphore, les profondeurs et les récifs, le caractère et les passions de son rival, et ne laissa apercevoir ni doute ni crainte quand le résultat de ses expériences lui eut appris qu'il s'y trouvait beaucoup moins de bons ancrages que de bancs de sable et de rochers cachés sous les eaux.

Enfin se termina une journée qui devait en avoir été une de fatigue pour Louis, par l'effet des efforts continuels d'attention, de vigilance et de précaution que sa situation exigeait, comme c'en avait été une de contrainte pour le duc, à cause de la nécessité où il se trouvait de réprimer les mouvemens impétueux de sa violence habituelle.

Dès que Charles fut rentré dans son appartement, après avoir pris congé du roi pour la nuit avec toutes les formes du cérémonial, il ne retint plus l'explosion des passions qu'il avait comprimées jusqu'alors, et, comme le dit son fou le Glorieux, il fit tomber ce soir une pluie de juremens et d'injures sur des têtes pour lesquelles il ne destinait pas cette monnaie en la frappant, car il épuisa en faveur de tout ce qui l'approchait le trésor d'invectives amassé pendant toute la journée, dont il ne pouvait décemment gratifier le roi son hôte, même en son absence. Les plaisanteries de son bouffon finirent pourtant par calmer son accès de mauvaise humeur: il rit à gorge déployée, jeta à son fou une pièce d'or, se laissa déshabiller, but un grand verre de vin épicé, se mit au lit, et dormit profondément.

Le coucher du roi Louis mérite plus d'attention que celui de Charles, car l'expression violente de la colère, de l'impatience et de la témérité, appartenant à la partie brute de notre nature plutôt qu'à celle qui est douée d'intelligence, n'a guère de quoi nous intéresser en comparaison de l'activité d'un esprit supérieur.

Louis fut escorté jusqu'au logement qu'il avait choisi dans le château ou citadelle de Péronne, par les chambellans et maréchaux-des-logis du duc de Bourgogne, et il trouva à l'entrée une forte garde d'archers et d'hommes d'armes.

En descendant de cheval pour traverser le pont-levis jeté sur un fossé d'une largeur et d'une profondeur peu ordinaires, il regarda les sentinelles, et dit à d'Argenton, qui l'accompagnait avec quelques autres seigneurs bourguignons:—Ils portent la croix de saint André, mais ce n'est pas celle de mes archers Écossais.

—Vous les trouverez aussi disposés qu'eux, à mourir pour vous défendre, Sire, répondit d'Argenton, dont l'oreille subtile avait reconnu dans le ton de Louis un accent de soupçon que le roi, malgré toute sa dissimulation, n'avait pu entièrement cacher. Ils portent la croix de saint André comme un des signes dépendans de l'ordre de la Toison-d'Or de mon maître le duc de Bourgogne.

—Ne le sais-je pas? dit Louis en lui montrant le collier de cet ordre, qu'il avait mis pour faire honneur à son hôte; c'est un des liens de la fraternité qui nous unit, mon beau cousin et moi. Nous sommes frères en chevalerie comme en parenté spirituelle, cousins par naissance, amis par tous les nœuds de l'affection et du bon voisinage.—Vous n'irez pas plus loin que cette cour, messieurs: je ne puis souffrir que vous alliez plus loin, vous m'avez rendu assez d'honneurs.

—Nous étions chargés par le duc, répondit d'Hymbercourt, de conduire Votre Majesté jusqu'à son appartement. Nous espérons que Votre Majesté nous permettra d'exécuter les ordres de notre maître.