—Dans une affaire de si peu d'importance, dit le roi, j'espère que vous-mêmes, quoique ses sujets, vous conviendrez que mes ordres doivent avoir plus d'autorité que les siens. Je me sens un peu indisposé, messieurs, un peu fatigué. Un grand plaisir est presque aussi difficile à supporter qu'une grande peine. Demain j'espère être plus en état de jouir de votre société, et de la vôtre surtout, seigneur Philippe d'Argenton. Je sais que vous êtes l'annaliste de ce temps. Nous qui désirons avoir un certain nom dans l'histoire, nous vous devons de belles paroles, car on dit que, lorsque vous le voulez, votre plume est bien acérée. Bonsoir, messieurs, bonsoir à tous et à chacun de vous.
Les seigneurs bourguignons se retirèrent, enchantés des manières gracieuses de Louis et des attentions qu'il avait adroitement distribuées à chacun d'eux, et le roi resta, avec deux personnes de sa suite, sous la porte voûtée qui conduisait à la cour du château de Péronne, dans un des angles de laquelle on voyait une grande tour, espèce de prison d'état. Ce vaste et sombre édifice était alors éclairé par les mêmes rayons de la lune qui guidaient Quentin Durward sur la route de Charleroi à Péronne, et qui, comme le lecteur le sait déjà, brillaient d'un éclat tout particulier. La forme de ce bâtiment ressemblait à peu près à celle de la tour Blanche de la citadelle de Londres; mais l'architecture en était encore plus ancienne, car on en faisait remonter la construction au temps de Charlemagne. Les murs en étaient d'une épaisseur formidable, les fenêtres petites, et grillées avec de grosses barres de fer, et la masse de cet édifice jetait sur toute la cour une ombre noire et presque sinistre.
—Ce n'est pas là que je vais loger, dit le roi avec un frémissement involontaire qui semblait de mauvais augure.
—Non, Sire, répondit le vieux sénéchal qui l'accompagnait, la tête nue: à Dieu ne plaise! les appartemens de Votre Majesté sont préparés dans cet autre bâtiment; ce sont ceux où le roi Jean coucha deux nuits avant la bataille de Poitiers.
—Hum! cela n'est pas encore un trop bon présage, murmura le roi à voix basse. Mais qu'avez-vous à dire de la tour, mon vieil ami, et pourquoi priez-vous le ciel que je n'y sois pas logé?
—Je n'ai pas le moindre mal à dire de la tour, Sire, répondit le sénéchal; seulement les sentinelles prétendent qu'on y voit des lumières, et qu'on y entend des bruits étranges pendant la nuit; ce qui ne serait pas bien étonnant, car c'était jadis une prison d'état, et l'on conte bien des histoires de ce qui s'est passé entre ses murailles.
Louis ne lui fit pas d'autres questions, car personne n'était obligé plus que lui à respecter les mystères d'une prison. à la porte des appartemens qui lui étaient destinés, et qui, bien que plus modernes que la tour, avaient cependant quelque chose d'antique et de sombre, il trouva un détachement de ses archers Écossais, ayant à leur tête leur vieux commandant.
—Crawford, mon brave et fidèle Crawford, dit le roi, où as-tu donc été aujourd'hui? Les seigneurs bourguignons ont-ils assez peu d'hospitalité pour avoir négligé un des hommes les plus braves et les plus nobles qu'on ait jamais vus dans une cour? Je ne t'ai pas vu dans la salle du banquet.
—J'ai refusé l'invitation, Sire: je ne suis plus le même qu'autrefois. J'ai vu le temps où j'aurais défié le plus hardi buveur de Bourgogne, même avec le jus de ses propres grappes; mais aujourd'hui quatre malheureuses pintes me mettent hors de combat; et j'ai cru qu'il était important pour le service de Votre Majesté que je donnasse l'exemple de la sobriété aux hommes qui sont sous mes ordres.
—Vous êtes toujours prudent, Crawford; mais à coup sûr vous avez moins de besogne aujourd'hui que de coutume, n'ayant à commander qu'un détachement si peu nombreux; et un jour de fête n'exigeait pas une discipline aussi sévère qu'un jour de bataille.