D'Argenton et d'Hymbercourt entraient en ce moment dans la salle; et après avoir salué respectueusement les deux princes, ils prirent les places qui leur avaient été réservées.
—Eh bien! messieurs, leur dit le duc, il faut que votre chasse ait été bien bonne ou bien mauvaise, pour qu'elle vous ait retenus si tard? Mais quoi! sire Philippe de Comines, vous avez l'air tout abattu! d'Hymbercourt vous a-t-il gagné une grosse gageure? Vous êtes un philosophe, et vous devriez savoir mieux supporter la mauvaise fortune. Mais d'Hymbercourt a l'air tout consterné! Que veut dire ceci, messieurs? n'avez-vous pas trouvé de gibier? avez-vous perdu vos faucons? avez-vous rencontré quelque sorcière? le Chasseur Sauvage[72]s'est-il montré à vous dans la forêt? Sur mon honneur, on dirait que vous venez, non à un festin, mais à une cérémonie funèbre.
Tandis que le duc parlait, les yeux de toute la compagnie se dirigeaient sur d'Argenton et d'Hymbercourt. Ils n'étaient nullement de cette classe de gens en qui une expression de mélancolie est habituelle, et ce fut une raison pour que leur embarras et leur air décontenancé en fussent plus remarqués. L'enjouement et la gaieté qu'on devait en grande partie à de copieuses libations d'excellent vin, disparurent presque au même instant; et sans que personne pût assigner la raison de ce changement survenu tout à, coup dans la disposition générale des esprits, chacun se mît à parler à l'oreille à son voisin, comme si l'on eût été dans l'attente de quelque nouvelle étrange et importante.
—Que veut dire ce silence, messieurs? s'écria le duc en élevant la voix qu'il avait naturellement très-haute. Si vous apportez à notre banquet un air si étrange et une taciturnité qui l'est encore davantage, nous voudrions que vous fussiez restés dans les marais à chercher des hérons, des bécasses, et même des hiboux.
—Monseigneur, dit d'Argenton, comme nous revenions ici de la forêt, nous avons rencontré le comte de Crèvecœur.
—Quoi! déjà de retour du Brabant? J'espère que tout y est tranquille.
—Le comte informera lui-même Votre Altesse, dans un instant, des nouvelles qu'il apporte, dit d'Hymbercourt, car nous ne les savons que fort imparfaitement.
—Vraiment? Et où est le comte?
—Il change de costume pour se rendre près de Votre Altesse, répondit d'Hymbercourt.
—De costume! Tête-Dieu! que m'importe son costume? Je crois que vous avez conspiré avec lui pour me faire perdre l'esprit?