préférait tirer de l'observation des imperfections de l'humanité considérée sous un point de vue plus noble. Et en effet, s'il est vrai, comme le rapporte Brantôme, qu'un fou de cour ayant entendu Louis XI, dans un de ses accès de repentir et de dévotion, avouer qu'il avait été complice de l'empoisonnement de son frère Henri, comte de Guienne, en fit le récit, le lendemain à dîner, devant toute la cour assemblée, on peut croire que les plaisanteries des fous de profession eurent peu d'attraits pour ce monarque pendant tout le reste de sa vie.

Mais en cette occasion il ne dédaigna pourtant pas de faire attention au fou favori du duc de Bourgogne, et d'applaudir à ses reparties. Il le fit même d'autant plus volontiers, qu'il crut remarquer, que quoique la folie du Glorieux s'exprimât souvent d'une manière grossière, elle couvrait pourtant plus de finesse et de causticité que n'en avaient ordinairement les hommes de cette profession.

Dans le fait, Tiel Wetzweiler, surnommé le Glorieux, n'était nullement un fou de trempe ordinaire. C'était un grand et bel homme, qui excellait dans un grand nombre d'exercices, ce qui semblait à peine pouvoir se concilier avec une faible intelligence, puisqu'il lui avait fallu de la patience et de l'attention pour acquérir ces talens. Il suivait ordinairement le duc à la chasse et même à la guerre; et, à la bataille de Montlhéri, quand ce prince courut un grand danger, ayant été blessé à la gorge, et se trouvant sur le point d'être fait prisonnier par un chevalier français qui tenait déjà les rênes de son cheval, Tiel Wetzweiler attaqua l'assaillant avec tant de bravoure qu'il le renversa et dégagea son maître. Peut-être craignait-il que ce service ne parût trop important pour un homme de sa condition, et qu'il ne lui suscitât des ennemis parmi les chevaliers et les seigneurs qui avaient laissé au fou de la cour le soin de la personne de leur souverain; quoi qu'il en fût, au lieu de songer à se faire donner des éloges pour cet exploit, il ne chercha qu'à faire rire à ses dépens, et il fit tant de gasconnades sur tout ce qu'il avait fait dans cette bataille, que bien des gens pensèrent que le secours qu'il avait donné si à propos au duc était une circonstance imaginaire, comme tout le reste de sa narration. Ce fut à cette occasion qu'il reçut le sobriquet de Glorieux, et dès-lors il ne porta plus d'autre nom.

Le Glorieux s'habillait fort richement, et ne conservait que très-peu de chose du costume ordinaire aux gens de sa profession; encore ce peu avait-il un caractère symbolique plutôt que littéral. Au lieu d'avoir la tête rasée, il portait de longs cheveux bouclés qui venaient rejoindre une barbe bien peignée et arrangée avec soin; ses traits étaient réguliers et auraient pu même passer pour beaux, s'il n'avait eu quelque chose d'égaré dans les yeux. Une petite bande de velours écarlate, placée au haut de son bonnet, indiquait plutôt qu'elle ne représentait une crête de coq, attribut distinctif d'un fou en titre d'office. Sa marotte en ébène se terminait, suivant l'usage, par une tête de fou avec des oreilles d'âne en argent, mais si petite et taillée si délicatement, qu'à moins de l'examiner de fort près on aurait pu croire qu'il portait le bâton officiel de quelque dignité plus grave. Telles étaient, dans tout son costume, les seules marques auxquelles, on put reconnaître son emploi. à tous autres égards, il disputait de splendeur avec la plupart des seigneurs de la cour. Une médaille d'or était attachée à son bonnet; il portait au cou une belle chaîne de même métal, et ses riches habits n'étaient pas taillés d'une manière plus bizarre que ceux de ces jeunes gens qui cherchent à outrer la mode du jour.

Charles et Louis, en imitation de son hôte, adressèrent souvent la parole à ce personnage pendant le repas, et tous deux, en riant de bon cœur, montraient combien les réponses du Glorieux les amusaient.

—Pour qui sont donc ces deux places vacantes? lui demanda Charles.

—L'une d'elles tout au moins devrait m'appartenir par droit de succession, répondit le Glorieux.

—Et pourquoi cela, drôle?

—Parce qu'elles appartiennent à d'Hymbercourt et à d'Argenton, qui sont allés si loin pour donner le vol à leurs faucons, qu'ils en ont oublié leur souper. Or, ceux qui préfèrent un faucon volant, à un faisan sur la table, sont proches parens des fous, et par conséquent je devrais avoir droit à leurs places à table, comme faisant partie de leur succession mobilière.

—C'est une plaisanterie réchauffée, mon ami Tiel, mais qu'ils soient fous ou sages, les voici qui arrivent pour relever leur défaut.