Fidèle à son caractère, Louis parut faire peu d'attention à ces mécontens, tandis que dans le fait il repassait dans son esprit les moyens qu'il pourrait employer pour les détacher de la Bourgogne et les rappeler à lui; il résolut de faire sonder à cet égard les principaux d'entre eux par Olivier et d'autres agens.

Lui-même il travailla avec soin, mais avec grande précaution, à captiver la bienveillance des principaux officiers et conseillers de Charles; employant à cet effet les moyens qui lui étaient ordinaires, accordant des égards, distribuant d'adroites flatteries, et faisant des présens avec libéralité, non, disait-il à ces seigneurs, pour ébranler la fidélité qu'ils devaient à leur noble maître, mais pour les engager à faire tous leurs efforts pour maintenir la paix entre la France et la Bourgogne, but si louable en lui-même, et tendant si évidemment au bonheur des deux pays et des deux princes qui les gouvernaient.

Les égards d'un si grand roi, d'un roi si plein de prudence, faisaient déjà quelque chose par eux-mêmes; les compliments produisaient un nouvel effet, et les présens que l'usage du temps permettait aux courtisans bourguignons d'accepter sans scrupule faisaient encore davantage. Pendant une chasse au sanglier dans la forêt, tandis que le duc, également ardent aux plaisirs et aux affaires, s'abandonnait entièrement à son goût pour la chasse, Louis, n'étant pas gêné par sa présence, trouva le moyen de causer secrètement et tour à tour avec plusieurs courtisans qui passaient pour avoir beaucoup de crédit sur l'esprit de Charles, et parmi lesquels d'Hymbercourt et d'Argenton ne furent pas oubliés. Aux avances qu'il fit à ces deux hommes distingués il ne manqua pas de mêler adroitement l'éloge de la valeur et des talens militaires du premier, comme du jugement profond et des connaissances littéraires de l'historien futur de cette époque.

Cette occasion de pouvoir personnellement se concilier, ou, si le lecteur le veut, de corrompre les ministres de Charles, était peut-être ce que le roi s'était proposé comme un des principaux objets de sa visite, quand même ses cajoleries échoueraient à l'égard du duc lui-même. Il existait tant de relations entre la France et la Bourgogne que beaucoup de nobles du second de ces pays avaient dans le premier des intérêts actuels ou des espérances futures, et la faveur de Louis pouvait leur être aussi utile à cet égard que son déplaisir aurait pu leur être nuisible.

Formé pour ce genre d'intrigue comme pour tous les autres, libéral jusqu'à la profusion lorsque ses projets l'exigeaient, habile à donner à ses propositions comme à ses présens la couleur la plus plausible, le roi réussit à faire plier l'orgueil des uns sous le joug de l'intérêt, et à présenter à l'esprit des autres, patriotes véritables ou prétendus, le bien commun de la France et de la Bourgogne comme un motif ostensible, tandis que l'intérêt personnel, semblable à la roue cachée qui fait mouvoir une machine, n'agissait pas moins puissamment. Il savait connaître l'appât propre à chacun, et la manière de le présenter: il glissait ses présens dans la manche de ceux qui étaient trop fiers pour tendre la main, et il ne doutait pas que sa générosité, tombant comme la rosée, sans bruit et imperceptiblement, ne produisit en temps convenable une moisson abondante, au moins de bonne volonté, et peut-être de bons offices, en faveur du donateur. Enfin, quoiqu'il se fût depuis long-temps frayé le chemin par le moyen de ses agens, pour se procurer à la cour de Bourgogne une influence qui pût être avantageuse aux intérêts de la France, ses efforts personnels, aidés sans doute par les informations qu'il avait préalablement reçues, le conduisirent plus directement à son but en quelques heures que les instrumens qu'il avait employés jusqu'alors n'avaient pu y réussir en plusieurs années de négociations.

Il existait à la cour de Bourgogne un individu que Louis désirait particulièrement gagner, et qu'il y chercha inutilement dès qu'il y fut arrivé: c'était le comte de Crèvecœur. Bien loin d'avoir du ressentiment contre lui à cause de la fermeté qu'il avait déployée, en sa qualité d'ambassadeur, au château du Plessis, le roi n'avait trouvé dans cette conduite qu'un motif de plus pour chercher à se l'attacher, s'il était possible. Il ne fut pas très-charmé d'apprendre que le comte était parti à la tête de cent lances, et se rendait vers les frontières du Brabant, pour porter des secours à l'évêque, en cas de nécessité, soit contre Guillaume de la Marck, soit contre ses sujets mécontens. Il ne se consola qu'en pensant que cette force, jointe aux avis qu'il avait envoyés par de fidèles messagers, empêcherait qu'il n'éclatât dans ce pays des troubles prématurés, dont il prévoyait que l'explosion rendrait sa situation fort précaire.

La cour, en cette occasion, dîna dans la foret, quand l'heure de midi fut arrivée, comme c'était assez l'usage dans ces grandes parties de chasse: cet arrangement, pour cette fois, fut particulièrement agréable au duc, qui désirait se dispenser, autant qu'il le pouvait, de cette déférence solennelle et cérémonieuse qu'il était, en tout autre cas, obligé d'observer à l'égard du roi Louis. Dans le fait, la connaissance que le roi possédait des faibles de la nature humaine l'avait trompé en cette occasion. Il avait pensé que le duc se serait trouvé flatté au-delà de toute expression, de recevoir de son souverain une telle marque de condescendance et de confiance; mais il avait oublié que la dépendance où était le duché de Bourgogne de la couronne de France était en secret une mortification amère pour un prince aussi riche, aussi fier et aussi puissant que Charles, qui ne désirait certainement rien tant que de pouvoir l'ériger en royaume indépendant. La présence du roi en sa propre cour lui imposait l'obligation d'y jouer le rôle subordonné de vassal, d'accomplir divers actes de soumission et de déférence féodale, ce qui, pour un homme d'un caractère si hautain, était déroger à sa qualité de prince souverain, dont il était continuellement jaloux.

Mais quoiqu'on pût, en cette occasion, dîner sur le gazon, et mettre des barils en perce au son des cors, avec toute la liberté que permet un repas champêtre, il n'en devenait que plus nécessaire de suivre, pour le festin du soir, toutes, les lois de la plus stricte étiquette.

Des ordres préalables avaient été donnés à cet effet; et en rentrant à Péronne le roi trouva un banquet préparé avec une splendeur et une magnificence dignes de la richesse de son formidable vassal, qui possédait presque tous les Pays-Bas, alors le plus riche pays de l'Europe. Le duc était assis au haut bout d'une grande table gémissant sous le poids d'une vaisselle d'or et d'argent, dans laquelle étaient servis les mets les plus recherchés. à sa main droite, et sur un siège plus élevé que le sien, était le roi son hôte. On voyait debout derrière lui, d'un côté, le fils du duc de Gueldres, qui remplissait les fonctions de grand-écuyer tranchant, de l'autre son fou le Glorieux, sans lequel le prince se montrait rarement; car, comme la plupart des hommes de son caractère, Charles portait à l'extrême le goût général dans toutes les cours de ce siècle pour les fous et les bouffons, trouvant dans la bizarrerie de leur infirmité morale, et dans leurs saillies, ce plaisir que son rival, plus intelligent, mais sans plus de bienveillance, riant volontiers

Et des craintes du brave, et des erreurs du sage,