—Cousin philosophe, dit le fou en se présentant à lui, le ciel ne relève pas plus tôt une sentinelle, qu'il en envoie une autre pour en remplir le poste. Une tête sans cervelle vient de te quitter, et moi qui n'en ai pas davantage, je viens te chercher pour te conduire dans les appartemens de Louis de France.
—Et c'est toi qu'il a choisi pour messager? dit Galeotti fixant sur lui des yeux pénétrans, et reconnaissant à l'instant le rôle que jouait à la cour celui qui lui parlait, quoique son extérieur n'en donnât que fort peu d'indices, comme nous l'avons déjà fait remarquer.
—Oui vraiment; et s'il plaît à Votre Science, quand le Pouvoir envoie la Folie chercher la Sagesse, c'est un signe infaillible pour savoir de quel pied boite le patient.
—Et si je me refuse à marcher quand un tel messager vient me chercher à une pareille heure?
—En ce cas nous consulterons vos aises, et nous vous y porterons, dit le Glorieux. J'ai ici à la porte une douzaine de vigoureux soldats bourguignons que Crèvecœur m'a donnés à cet effet. Il est bon que vous sachiez que mon ami Charles de Bourgogne et moi nous n'avons pas pris à notre Cousin Louis sa couronne, qu'il a été assez âne pour mettre à notre disposition; nous nous sommes bornés à la limer et à la rogner un peu. Mais quoiqu'elle soit plus mince et plus légère, elle n'en est pas moins d'or pur. En termes clairs, Louis est encore souverain des gens de sa suite, sans vous en excepter, et roi très-chrétien du grand appartement de la Tour d'Herbert dans le château de Péronne, où en sujet soumis il faut que vous vous rendiez sur-le-champ.
—Je vous suis, monsieur, répondit Galeotti voyant peut-être qu'il ne lui restait aucun moyen d'évasion; et il accompagna le Glorieux.
—Et vous faites bien, lui dit le fou chemin faisant; car nous traitons notre cousin Louis comme on traite un vieux lion affamé dans sa loge. On lui jette de temps en temps un veau pour exercer ses vieilles mâchoires.
—Voulez-vous dire que Louis ait dessein de me faire subir quelque mauvais traitement? demanda Galeotti.
—C'est ce que vous pouvez savoir mieux que moi, répondit le fou; car quoique la nuit soit obscure, je suis sûr que vous n'en voyez pas moins les astres. Quant à moi, je n'en sais rien. Seulement ma mère m'a toujours dit qu'il ne faut s'approcher qu'avec précaution d'un vieux rat pris dans une trappe, attendu qu'il n'est jamais plus disposé à mordre.
L'astrologue ne fit plus de questions; mais le Glorieux, suivant la coutume des gens de sa profession, continua à lui débiter des sarcasmes mêlés de vérités, jusqu'à ce qu'ils fussent arrivés à la porte du château. Là il laissa le philosophe entre les mains des gardes, qui le firent passer de poste en poste jusqu'à la Tour d'Herbert.