Les propos du fou n'avaient pas été perdus pour Galeotti; il remarqua quelque chose qui semblait confirmer ses soupçons, dans les regards de Tristan et dans l'air sombre, taciturne et de mauvais augure qu'il avait en le conduisant à la chambre du roi. L'astrologue observait avec autant d'attention ce qui se passait sur la terre que les mouvemens des corps célestes, et la poulie ainsi que la corde n'échappèrent pas à ses yeux clairvoyans. La corde, encore en vibration, lui apprit même qu'on venait de faire ces préparatifs à la hâte, et qu'ils n'avaient été terminés qu'à l'instant de son arrivée. Il prévit le danger qui le menaçait, appela à son aide toute sa dextérité pour l'écarter, et résolut, s'il ne pouvait y réussir, de faire payer sa vie bien cher à quiconque se présenterait pour l'attaquer.
Ayant pris cette détermination, et affectant un air et une démarche qui y répondaient, l'astrologue entra dans la chambre du roi sans paraître ni déconcerté de ce que ses prédictions s'étaient si mal vérifiées, ni épouvanté de la colère du monarque et des suites qu'elle pouvait avoir.
—Que toutes les planètes soient favorables à Votre Majesté, dit Galeotti en faisant au roi une salutation presque orientale, et qu'aucune constellation ne répande sur sa personne sacrée de funestes influences.
—Il me semble, dit le roi, qu'en jetant les yeux autour de cet appartement, en voyant où il est situé et comment il est gardé, votre sagesse peut reconnaître que mes planètes favorables m'ont manqué de foi, et que les constellations ennemies ne pouvaient m'être plus funestes... Ne rougis-tu pas de me voir ici prisonnier, Martivalle, en te rappelant les assurances qui m'ont déterminé à m'y rendre?
—Et ne rougissez-vous pas vous-même, Sire, vous dont les progrès dans la science ont été si rapides, dont la conception est si vive, dont la persévérance est si constante, de vous laisser abattre par le premier revers de fortune, comme un poltron qui se laisse effrayer par le premier bruit des armes? Ne vous êtes-vous pas proposé de vous élever jusqu'à ces mystères qui mettent l'homme au dessus des passions, des malheurs, des peines et des chagrins de la vie, privilège qu'on ne peut obtenir qu'en rivalisant de fermeté avec les anciens stoïciens? Le premier coup de l'adversité vous fera-t-il plier? Oubliez-vous le prix glorieux auquel vous prétendiez? Abandonnez-vous la carrière par la peur de malheurs imaginaires, comme un coursier timide que des ombres épouvantent?
—Des maux imaginaires! impudent que tu es! s'écria le roi d'un ton courroucé. Cette tour est-elle donc imaginaire? Les armes des gardes de mon détestable ennemi de Bourgogne, ces armes dont tu as pu entendre le cliquetis à la porte, sont-elles des ombres? Quels sont donc les maux réels, traître, si tu n'y comprends pas la perte de la liberté, celle d'une couronne, et le danger de la vie?
—L'ignorance, mon fils, répondît le philosophe avec beaucoup de fermeté, l'ignorance et le préjugé sont les seuls maux véritables. Croyez-moi: un roi dans la plénitude de son pouvoir, s'il est enfoncé dans l'ignorance et aveuglé par les préjugés, est moins libre qu'un sage dans un cachot, chargé de chaînes matérielles. C'est à moi de vous guider vers ce véritable bonheur, c'est à vous d'écouter mes instructions.
—Et c'est à cette liberté philosophique que vos leçons prétendaient me conduire? dit le roi avec amertume. Je voudrais que vous m'eussiez dit au Plessis que ce nouveau domaine, que vous me promettiez si libéralement, était un empire sur mes passions; que le succès dont vous m'assuriez avait rapport à mes progrès dans la philosophie, et que je pouvais devenir aussi sage, aussi savant qu'un charlatan vagabond d'Italie, au prix d'une bagatelle comme la perte de la plus belle couronne de la chrétienté, et ma détention dans un cachot de Péronne. Sortez, mais ne croyez pas échapper au châtiment que vous méritez. Il y a un ciel au-dessus de nous.
—Je ne puis vous abandonner à votre destin, Sire, avant d'avoir justifié, même à vos yeux, quelque menaçans qu'ils soient, cette renommée, perle plus brûlante que toutes celles qui ornent votre couronne, et que l'univers admirera encore dans des siècles, après que toute la race de Capet ne sera plus qu'une cendre oubliée dans les caveaux de Saint-Denis.
—Eh bien! parle. Ton impudence ne changera ni mon opinion, ni ma résolution. C'est peut-être le dernier jugement que je prononcerai comme roi, et je ne te condamnerai pas sans t'avoir entendu. Parle donc; mais le mieux que tu puisses faire, c'est d'avouer la vérité. Conviens que j'ai été ta dupe, et que tu es un imposteur; que ta prétendue science est une fourberie, et que les planètes qui brillent sur nos têtes n'ont pas plus d'influence sur nos destinées que leur image réfléchie sur les eaux d'une rivière n'a le pouvoir d'en changer le cours.