Il répéta trois fois ces paroles; et craignant encore que le grand prévôt ne fit une méprise, il entra lui-même dans l'antichambre, tenant toujours Galeotti par le bras, comme s'il, eût craint qu'on ne le lui arrachât pour le mettre à mort devant ses yeux. Il ne se retira dans sa chambre qu'après avoir répété encore deux fois la phrase de salut; Allez en paix! et il fit même un secret un signe à Tristan, pour lui enjoindre de respecter la personne de l'astrologue.

Ce fut ainsi que quelque information secrète, la présence d'esprit et le courage de l'audace sauvèrent Galeotti du danger le plus imminent; et ce fut ainsi que Louis, le plus subtil comme le plus vindicatif des souverains de cette époque, fut déjoué dans ses projets de vengeance par l'influence de la superstition sur son caractère égoïste, et par la crainte de la mort, dont une conscience bourrelée de crimes augmentait l'horreur pour lui.

Il fut cependant très-mortifié d'être obligé de renoncer au plaisir que lui promettait sa vengeance; et les satellites chargés de mettre sa sentence à exécution ne parurent pas moins contrariés par le contre-ordre qu'ils venaient de recevoir. Le Balafré seul, parfaitement indifférent à ce sujet, quitta son poste à la porte dès qu'il vit que sa présence n'y était plus nécessaire, s'étendit par terre, et s'endormit presque au même instant.

Le grand prévôt, pendant que ses gens se disposaient à goûter quelque repos après le départ du roi, avait les regards fixés sur les formes robustes de l'astrologue, comme un mâtin suit des yeux le morceau de viande que le cuisinier vient de lui retirer de la gueule, tandis que ses deux satellites se communiquaient à voix basse et en peu de mots les sentimens qui caractérisaient chacun d'eux.

—Ce pauvre aveugle de nécromancien, dit Trois-Échelles avec un air de commisération et d'onction spirituelle, a perdu la plus belle occasion d'expier quelques-unes de ses infâmes sorcelleries en mourant par le moyen du cordon du bienheureux saint François; j'avais même dessein de le lui laisser autour du cou, afin d'en faire un passeport pour son âme.

—Et moi donc, dit Petit-André, j'ai aussi perdu une superbe occasion, celle de voir de combien un poids de cent cinquante livres peut étendre une corde à trois brins. Cette expérience n'aurait pas été inutile dans notre profession; et puis le vieux et joyeux compère serait mort si doucement! Pendant que ce dialogue avait lieu, Galeotti s'était placé au coin de l'immense cheminée opposé à celui près duquel ces honnêtes gens étaient groupés, et il les regardait de travers et avec un air de méfiance. Il mit d'abord la main sous sa veste, et s'assura qu'il pouvait y saisir avec facilité un poignard à double tranchant, qu'il portait toujours sur lui; car, comme nous l'avons déjà dit, quoique un peu pesant par trop d'embonpoint, c'était un homme vigoureux et adroit dans le maniement d'une arme. Convaincu que le fer fidèle était à sa portée, il tira de son sein un rouleau de parchemin sur lequel étaient tracés des caractères grecs et des signes cabalistiques, remit du bois dans la cheminée, et y fît un feu clair à l'aide duquel il pouvait distinguer les traits et l'attitude de tous ses compagnons de chambrée: le sommeil profond du soldat Écossais, dont la physionomie semblait aussi impassible que si son visage eût été de bronze; la figure pâle et inquiète d'Olivier, qui tantôt avait l'air de dormir, tantôt entr'ouvrait les yeux et soulevait brusquement la tête, comme troublé par quelque mouvement intérieur ou éveillé par quelque bruit éloigné; l'aspect bourru, mécontent et sauvage de Tristan, qui semblait,

Altéré de carnage,
Regretter la victime échappée à sa rage;

tandis que le fond du tableau était occupé par la figure sombre et hypocrite de Trois-Échelles, dont les yeux étaient levés vers le ciel, comme s'il eût prononcé quelques oraisons mentales, et par le grotesque Petit-André qui s'amusait, avec ses mines, à contrefaire les gestes et les grimaces de son compagnon, avant de s'abandonner au sommeil.

Au milieu de ces êtres vulgaires et ignobles, rien ne pouvait se montrer avec plus d'avantage que la belle taille, la figure régulière et les traits imposans de l'astrologue; on aurait pu le prendre pour un ancien mage enfermé dans une caverne de brigands, et occupé à invoquer un esprit pour en obtenir sa délivrance. Quand il n'aurait été remarquable que par la noblesse que donnait à sa physionomie une belle barbe flottant sur le rouleau mystérieux qu'il tenait à la main, n'eût-on pas été pardonnable de regretter que ce noble attribut eût été accordé à un homme qui n'employait les avantages des talens, du savoir, de l'éloquence et d'un bel extérieur, que pour servir les lâches projets d'un fourbe?

Ainsi se passa la nuit dans la Tour du comte Herbert, au château de Péronne. Quand le premier rayon de l'aurore pénétra dans la vieille chambre gothique, le roi appela Olivier en sa présence. Le barbier trouva Louis assis, en robe de chambre, et fut surpris du changement qu'avait produit sur tous ses traits une nuit passée dans des inquiétudes mortelles. Il aurait exprimé celles qu'il éprouvait lui-même à ce sujet; mais le roi lui imposa silence, en entrant dans le détail des divers moyens qu'il avait employés pour se faire des amis à la cour de Bourgogne, en chargeant Olivier de continuer les mêmes manœuvres dès qu'il pourrait obtenir la permission de sortir.