Jamais ce ministre astucieux ne fut plus surpris que pendant cet entretien mémorable, de l'imperturbable présence d'esprit de son maître, et de la connaissance intime qu'il avait de tous les ressorts qui peuvent influer sur les actions des hommes.

Environ deux heures après, Olivier reçut du comte de Crèvecœur la permission de sortir de la tour, et alla exécuter les ordres de son maître. Louis faisant alors entrer l'astrologue, à qui il paraissait avoir rendu sa confiance, eut avec lui une longue consultation dont le résultat lui donna plus de confiance et d'assurance qu'il n'en avait d'abord montré. Il s'habilla; et lorsque le comte de Crèvecœur vint lui faire ses complimens du matin, il le reçut avec un calme dont le seigneur bourguignon fut d'autant plus étonné, qu'il avait déjà appris que le duc avait passé plusieurs heures dans une situation d'esprit qui semblait rendre la sûreté du roi très-précaire.


[CHAPITRE XXX.]

L'Incertitude.

«De cent projets divers mon esprit est bercé,
«Celui qui chasse l'autre à son tour est chassé:
«C'est la barque exposée à des courans contraires.»
Ancienne comédie.

Si Louis passa la nuit dans l'agitation et l'anxiété la plus vive, le duc de Bourgogne fut encore plus troublé, lui qui, dans aucun temps, ne savait, comme Louis, maîtriser ses passions, et habitué, au contraire, à souffrir qu'elles exerçassent sur son esprit un empire absolu.

Suivant l'usage du temps, deux de ses principaux conseillers et des plus intimes, d'Hymbercourt et d'Argenton, étaient restés dans la chambre de Charles, où des couchettes leur étaient préparées à peu de distance du lit du prince. Jamais leur présence n'y avait été plus nécessaire; car le duc était déchiré tour à tour par le chagrin, la colère, la soif de la vengeance et un sentiment d'honneur qui lui défendait d'abuser de la situation dans laquelle Louis s'était mis lui-même. Son esprit ressemblait à un volcan en éruption vomissant toutes les matières contenues dans son sein, mêlées et fondues de manière à ne former qu'une seule masse de bitume.

Il refusa d'ôter ses habits et de faire aucun préparatif pour se coucher, et il passa la nuit à se livrer successivement aux passions les plus violentes. Dans quelques-uns de ces paroxysmes, il parlait à ses conseillers d'un ton si bref et avec tant de volubilité, qu'ils craignaient qu'il ne perdît la raison. Il vantait toutes les qualités et la bonté de l'évêque de Liège, indignement assassiné, et rappelait toutes les preuves d'affection et de confiance mutuelle qu'ils s'étaient données si souvent. Enfin, à force de parler, il s'excita au chagrin à un tel point, qu'il se jeta le visage sur son lit, paraissant près d'étouffer par suite des efforts qu'il faisait pour retenir ses larmes et ses sanglots. Se relevant ensuite, il se livra à un autre transport d'un genre plus furieux. Il parcourut la chambre à grands pas en proférant des menaces sans suite et des sermens de vengeance; frappant violemment du pied, suivant sa coutume, et attestant saint George, saint André, et tout ce qu'il y avait de plus sacré à ses yeux, qu'il se vengerait d'une manière sanglante de Guillaume de la Marck, du peuple de Liège, et de celui qui était la cause première de tous leurs excès. Cette dernière menace, qui ne nommait personne, avait évidemment pour objet la personne de son prisonnier, et une fois le duc exprima la détermination d'envoyer chercher le duc de Normandie, frère du roi, avec lequel Louis était en fort mauvaise intelligence, et de forcer le monarque captif soit à se démettre de la couronne, soit à céder quelques-uns de ses droits et de ses apanages les plus importans.

Un autre jour et une autre nuit s'écoulèrent dans cette agitation tumultueuse, ou plutôt dans une suite de transitions rapides d'une passion à une autre. Pendant tout ce temps, le duc ne changea pas de vêtemens, et à peine satisfit-il aux premiers besoins de la nature. Enfin, il régnait un tel désordre dans ses discours et ses actions, que ceux qui l'approchaient de plus près commencèrent à craindre que son esprit ne se dérangeât. Il devint pourtant peu à peu plus calme, et commença à tenir avec ses ministres des consultations dans lesquelles on proposa bien des choses, sans rien décider. Comines nous assure qu'un courrier monta une fois à cheval, prêt à partir pour la Normandie; et il est probable que le monarque déposé allait trouver dans sa prison, comme cela s'est vu plusieurs fois, un court chemin vers le tombeau.