—Oubliez-les, dit Quentin, qui remarqua que les vives couleurs dont les joues d'Isabelle avaient été couvertes pendant cet entretien faisaient place à une pâleur mortelle; ne jetez pas les yeux en arrière; regardez en avant avec le courage que doivent avoir ceux qui voyagent sur une route dangereuse. écoutez-moi; vous plus que personne, vous avez le droit de faire connaître Louis pour ce qu'il est véritablement, de le proclamer un politique fourbe et astucieux. Mais si vous l'accusez de vous avoir encouragée à fuir de Bourgogne, et surtout d'avoir concerté une trahison pour vous faire tomber entre les mains de de la Marck, vous causerez probablement le détrônement ou même la mort du roi; et, dans tous les cas, vous occasionnerez entre la France et la Bourgogne la guerre la plus sanglante que ces deux pays aient jamais eue à soutenir l'un contre l'autre.
—à Dieu ne plaise que je sois cause de tels malheurs, s'il est possible de les éviter! Quand même je pourrais me livrer à quelques idées de vengeance, le moindre désir de votre part m'y ferait renoncer. Est-il possible que je conserve plus de souvenir des torts de Louis que des services inappréciables que vous m'avez rendus? Mais comment faire? Lorsque je serai appelé devant mon souverain, le duc de Bourgogne, il faudra que je garde le silence ou que je dise la vérité. Si je refuse de parler, on m'accusera d'opiniâtreté, et vous ne voudriez pas me voir me souiller d'un mensonge.
—Non certainement! mais quand vous aurez à parler, ne dites de Louis que ce que vous savez personnellement et par vous-même être la vérité. Si vous êtes obligée de faire mention de ce que d'autres vous ont appris, n'en parlez que comme de rapports; quelque croyables qu'ils puissent vous paraître, n'y donnez pas crédit en paraissant y ajouter foi; n'assurez rien qui ne soit à votre connaissance personnelle. Le conseil d'état de Bourgogne ne peut refuser à un monarque la justice qu'on accorde en mon pays au dernier des accusés: on doit le regarder comme innocent, jusqu'à ce que l'accusation portée contre lui soit démontrée par des preuves directes et suffisantes. Or, pour prouver les faits qui ne sont pas à votre connaissance personnelle, il faudra qu'on rapporte d'autres preuves que des ouï-dire.
—Je crois que je vous comprends, dit la comtesse.
—Je vais m'expliquer encore plus clairement, dit Quentin; et il commença à lui rendre ses préceptes plus intelligibles par des exemples; mais au milieu de l'explication la cloche du couvent sonna.
—Ce signal nous avertit qu'il faut nous séparer, dit la comtesse; nous séparer pour toujours! Mais ne m'oubliez pas, Durward; je ne vous oublierai jamais. Vos fidèles services...
Elle ne put lui en dire davantage, mais elle lui tendit encore la main; il la pressa de nouveau sur ses lèves, et je ne sais comment il arriva qu'en voulant la retirer, la comtesse approcha tellement son visage de la grille, que Quentin osa imprimer son dernier adieu sur sa bouche. Isabelle ne le gronda pas, peut-être n'en eut-elle pas le temps, car au même instant Crèvecœur et Crawford, qui avaient été placés dans un réduit secret d'où ils avaient tout vu sans pouvoir rien entendre, entrèrent à la hâte dans le parloir, le premier bouillant de colère, et courant plutôt qu'il ne marchait; l'autre le retenant en riant.
—Dans votre chambre, jeune dame! dans votre chambre! cria le comte à Isabelle, qui, baissant son voile, se retira avec précipitation; et vous mériteriez qu'on vous enfermât dans une cellule, avec du pain et de l'eau pour toute nourriture. Quant à vous, mon beau monsieur, qui êtes si malavisé, le temps viendra où les intérêts des rois et des royaumes n'auront rien de commun avec des gens comme vous, et l'on vous apprendra quel châtiment mérite l'audace d'un mendiant qui ose lever les yeux sur...
—Paix! paix! en voilà bien assez! pas un mot de plus! s'écria le vieux lord; et vous, Quentin, silence! je vous l'ordonne, retournez dans votre appartement. Sire comte de Crèvecœur, ne prenez pas un ton si méprisant: Quentin Durward est aussi bon gentilhomme que le roi, comme disent les Espagnols; seulement il n'est pas aussi riche; il est aussi noble que moi, et je suis le chef de mon nom; ce n'est pas à nous qu'il convient de parler de châtiment pour oser...
—Milord! milord! s'écria Crèvecœur avec impatience, l'insolence de ces mercenaires étrangers est passée en proverbe; et vous qui êtes leur chef, vous devez la réprimer au lieu de l'encourager.