—Il y a cinquante ans que je commande les archers de la garde, comte de Crèvecœur, je n'ai jamais eu besoin des conseils d'aucun Français ni d'aucun Bourguignon; et sauf votre bon plaisir, je compte m'en passer tant que je conserverai cette place.
—Fort bien, milord, fort bien, votre rang et votre âge vous donnent des privilèges. Quant à ces jeunes gens, je veux bien oublier le passé, attendu que je prendrai de bonnes mesures pour qu'ils ne se revoient jamais.
—Ne promettez pas cela sur le salut de votre âme, Crèvecœur: des montagnes, dit-on, peuvent se rencontrer; et pourquoi des créatures vivantes qui ont des jambes, et de l'amour pour mettre ces jambes en mouvement, ne se rencontreraient-elles pas? Ce baiser était bien tendre, Crèvecœur; il me semble de mauvais augure.
—Vous voulez encore mettre ma patience à l'épreuve, milord; mais je ne vous donnerai pas cet avantage sur moi. écoutez! j'entends la cloche du château: elle convoque le conseil. Dieu seul peut prévoir l'issue de ce qui va se passer.
—L'issue, comte, je puis vous la prédire. C'est que si l'on se porte à quelque acte de violence contre la personne du roi, quoique ses amis soient en bien petit nombre et entourés par ses ennemis, il ne succombera ni seul, ni sans vengeance. Mon plus grand regret, c'est que Sa Majesté m'ait expressément défendu de prendre des mesures pour me préparer à une telle issue.
—Prévoir de tels malheurs, milord, c'est le plus sûr moyen de les occasionner. Obéissez aux ordres de votre maître; ne donnez pas un prétexte à la violence en vous offensant trop facilement, et vous verrez que la journée se passera plus paisiblement que vous ne le présumez.
[CHAPITRE XXXII.]
L'Enquête.
«Croyez-vous m'abuser par votre déférence?
«Vous fléchissez encor le genou devant moi;
«Mais votre cœur s'élève au-dessus de son roi.»
SHAKSPEARE. Richard II.