—C'était courir un grand risque.

—Aussi étais-je grandement payé, mais cela a mal tourné. De la Marck avait déjà essayé de communiquer avec Louis par le moyen de Marton; mais il paraît qu'elle n'a pu arriver que jusqu'à l'astrologue, à qui elle a raconté tout ce qui s'est passé dans le voyage à Schonwaldt; c'est un grand hasard si le roi en entend jamais parler, à moins que ce ne soit sous la forme d'une prophétie. Mais écoutez mon secret, qui est plus important que tout ce qu'elle aurait pu dire. Guillaume de la Marck a assemblé une troupe nombreuse dans la ville de Liège, et il l'augmente tous les jours par le moyen des trésors du vieux prêtre. Mais il n'a pas dessein de risquer une bataille rangée contre la chevalerie de Bourgogne, et encore moins de soutenir un siège dans une place démantelée. Voici ce qu'il compte faire. Il laissera cette tête chaude de Charles camper devant la ville sans opposition, et la nuit suivante il fera une sortie contre lui avec toutes ses forces. Un certain nombre de ses troupes porteront l'uniforme de soldats français, et crieront:—France! saint Louis! Montjoye! saint Denis!—Cela ne pourra manquer de jeter la confusion parmi les Bourguignons, qui croiront qu'un corps nombreux d'auxiliaires français est arrivé dans la ville; et si le roi Louis, avec ses gardes, sa suite et les soldats qu'il pourra avoir, veut seconder ses efforts, le Sanglier des Ardennes ne doute pas de la déconfiture totale de l'armée bourguignonne. Voilà mon secret, et je vous le donne; faites-en ce qu'il vous plaira; vendez-le au roi Louis ou au duc Charles. Favorisez ce projet, ou empêchez-le de réussir. Sauvez ou perdez qui bon vous semblera, je ne m'en soucie guère. Tout mon regret, c'est de ne pouvoir le faire éclater comme une mine, pour la destruction des deux partis.

—C'est véritablement un secret important, dit Quentin qui comprit sur-le-champ combien il était facile d'éveiller le ressentiment national dans un camp composé partie de Français, partie de Bourguignons.

—Oui, important, dit Hayraddin; et maintenant que vous le possédez, vous voudriez déjà être bien loin, et me quitter sans me rendre le service pour lequel je vous ai payé d'avance.

—Dis-moi ce que tu désires, et je te l'accorderai si cela m'est possible.

—Cela ne vous sera pas difficile, répondit Hayraddin. Il s'agit du pauvre Klepper, de mon cheval, seul être vivant qui puisse s'apercevoir de ma perte. à un mille d'ici, vers le sud, vous le trouverez paissant près de la cabane déserte d'un charbonnier. Sifflez comme ceci (et en même temps il siffla d'une manière particulière); appelez-le par son nom de Klepper, et il viendra à vous. Voici sa bride que j'avais cachée sous mes habits; et il est heureux que ces chiens de coquins ne me l'aient pas prise, car il n'en peut souffrir d'autre. Prenez-le, et ayez-en soin, je ne dirai pas par amour pour son maître, mais parce que j'ai mis à votre disposition l'événement d'une journée importante Il ne vous manquera jamais au besoin. La nuit et le jour, l'avoine et le son, les bons et les mauvais chemins, une bonne écurie ou la voûte des cieux, tout est égal pour Klepper; si j'avais pu gagner la porte de Péronne, et arriver à l'endroit où je l'ai laissé, je n'en serais pas où j'en suis. Prendrez-vous bien soin de Klepper?

—Je vous le promets, répondit Quentin, affecté par ce trait d'attachement singulier dans un caractère si endurci.

—Adieu donc! Un moment pourtant, un moment. Je ne veux pas être assez discourtois pour oublier, en mourant, la commission d'une dame. Voici un billet écrit par la très-gracieuse et très-sotte épouse du Sanglier des Ardennes à sa nièce aux yeux noirs. Je vois dans vos regards que vous vous acquitterez volontiers de mon message. Encore un mot: j'allais oublier de vous dire que vous trouverez dans les entrailles de ma selle une bourse bien remplie de pièces d'or, celles qui m'ont déterminé à courir l'aventure dont l'issue me coûte si cher. Prenez-les, elles vous indemniseront au centuple des guilders que vous avez donnés à ces coquins; je vous fais mon héritier.

—Je les emploierai en bonnes œuvres, et en messes pour le repos de ton âme.

—Ne prononce plus ce mot, s'écria Hayraddin, et sa physionomie prenant une expression qui fit frémir Quentin:—Il n'y a point d'âme, il ne peut pas y en avoir, c'est un rêve inventé par les prêtres.