—Malheureux aveugle! reviens à de meilleures pensées; laisse-moi t'envoyer un prêtre; j'obtiendrai de ces gens un nouveau délai, j'achèterai leur complaisance. Que peux-tu espérer, si tu meurs dans des sentimens d'impénitence?

—D'être rendu aux élémens, répondit l'athée endurci, en pressant contre sa poitrine ses bras chargés de liens. Ma croyance, mon désir, mon espoir, c'est que le composé mystérieux de mon corps se fondra dans la masse générale d'où la nature tire ce dont elle a besoin pour reproduire ce qu'on voit disparaître tous les jours. Les particules d'eau qui se trouvent en moi enrichiront les fontaines et les ruisseaux, les particules de terre fertiliseront le sol, celles de l'air entretiendront le souffle des vents, et celles du feu alimenteront les rayons d'Aldeboran et de ses frères. Telle est la foi dans laquelle j'ai vécu, dans laquelle je veux mourir. Adieu, retirez-vous; ne me troublez pas davantage; j'ai prononcé le dernier mot que les oreilles d'un homme entendront sortir de ma bouche.

Saisi d'horreur, Durward vit bien qu'il était inutile de chercher à faire comprendre à Hayraddin les terreurs de son avenir. Il lui fit donc ses adieux, et le Bohémien n'y répondit que par un signe de tête, avec l'air distrait et morose d'un homme plongé dans une rêverie qu'il voit interrompre avec regret. Quentin entra dans la forêt, et trouva aisément la chaumière près de laquelle Klepper avait été laissé. Il siffla et l'appela, et l'animal arriva à l'instant. Mais il se passa quelque temps avant qu'il voulût se laisser prendre. Il se cabrait dès que l'étranger s'en approchait. Enfin, la connaissance générale que Durward avait des habitudes du cheval, et peut-être celle qu'il avait acquise du caractère particulier de Klepper, ayant souvent admiré cet animal pendant le voyage qu'il avait fait avec Hayraddin, le mirent en état de prendre possession du legs que venait de lui faire le Bohémien.

Long-temps avant que Quentin fût rentré à Péronne, Hayraddin était allé où la vanité de sa croyance impie devait être mise à l'épreuve; épreuve terrible pour un coupable qui n'avait exprimé ni remords pour le passé ni crainte pour l'avenir.


[CHAPITRE XXXV.]

Le Prix de la Bravoure.

«Heureuse la beauté quand un brave l'obtient.»
Le comte Palatin.

LORSQUE Quentin Durward arriva à Péronne, le conseil d'état était assemblé, et le résultat de cette délibération devait être bien plus intéressant pour lui qu'il n'aurait pu le supposer; en effet, quoique composée de personnes dont le rang ne permettait pas de croire qu'elles pussent avoir avec lui un seul intérêt commun, cette réunion eut pourtant l'influence la plus extraordinaire sur sa destinée.

Le roi Louis, après s'être amusé de l'intermède de l'envoyé de Guillaume de la Marck, n'avait laissé échapper aucune occasion de cultiver le retour d'affection que cette circonstance paraissait avoir inspiré au duc, et il s'était occupé à se concerter avec lui, on pourrait presque dire à recevoir son opinion, sur le nombre et la qualité des soldats dont il devait se faire accompagner pour suivre le duc de Bourgogne, comme auxiliaire, dans son expédition contre Liège. Il vit clairement, par le soin que mit Charles à ne demander qu'un très-petit nombre de troupes, et à insister pour qu'elles fussent accompagnées par des Français du premier rang, que son but était d'avoir des otages plutôt que des auxiliaires. Cependant, n'oubliant pas les avis que lui avait donnés d'Argenton, il consentit à tout ce que le duc lui demanda à ce sujet, d'aussi bonne grâce que s'il eût agi de son propre mouvement.