Il ne manqua pourtant pas de s'indemniser de cette complaisance en faisant retomber les effets de son humeur vindicative sur le cardinal de La Balue, dont les conseils l'avaient déterminé à accorder une confiance si excessive au duc de Bourgogne. Tristan porta l'ordre du départ des forces auxiliaires qui devaient marcher contre Liège, et il fut chargé en outre de conduire le cardinal au château de Loches, et de l'enfermer dans une de ces cages de fer dont on assure qu'il était lui-même l'inventeur[81].
—Il pourra juger ainsi du mérite de son invention, dit le roi; il appartient à la sainte église, et nous ne devons pas répandre son sang; mais, Pâques-Dieu! si d'ici à dix ans son évêché est resserré dans d'étroites limites, il en sera dédommagé par des remparts imprenables.—Prends soin que les troupes se mettent en marche sur-le-champ.
Peut-être Louis, par cette prompte complaisance, espérait-il éluder une condition plus désagréable pour lui, que le duc avait attachée à leur réconciliation. Mais s'il avait conçu cette espérance, il ne connaissait pas encore bien le caractère de son cousin, qui, le plus opiniâtre de tous les hommes dans ses résolutions, était le moins disposé à se relâcher de ce que le ressentiment d'une injure supposée ou de l'esprit de vengeance lui avait fait une fois exiger.
à peine Louis, avait-il expédié les messagers, nécessaires pour faire marcher les troupes qui devaient agir comme auxiliaires de la Bourgogne, que le duc le requit de donner publiquement son consentement au mariage du duc d'Orléans avec Isabelle de Croye. Le roi y consentit en poussant un profond soupir, et se borna à faire observer qu'il convenait préalablement de s'assurer du consentement du duc d'Orléans lui-même.
—Cette formalité n'a pas été négligée, répondit Charles: Crèvecœur en a parlé à monseigneur d'Orléans, et, chose étrange, il l'a trouvé tellement insensible à l'honneur d'épouser la fille d'un roi, qu'il a regardé la proposition de recevoir la main de la comtesse de Croye comme l'offre la plus agréable que le meilleur des pères pût lui faire.
—Il n'en est que plus ingrat et plus coupable, dit le roi; mais il en sera tout ce que vous voudrez, beau cousin, pourvu que vous puissiez obtenir le consentement de toutes les parties intéressées.
—Quant à cela, soyez sans inquiétude, répondit le duc; et, en conséquence, quelques minutes après que cette affaire avait été proposée, on manda devant les deux princes le duc d'Orléans et la comtesse de Croye, qui arriva encore accompagnée de la comtesse de Crèvecœur et de l'abbesse des Ursulines. Le duc de Bourgogne leur annonça que la sagesse des deux princes avait décidé leur union, comme un gage de l'alliance perpétuelle qui devait régner désormais entre la France et la Bourgogne. Louis entendit cette déclaration sans y faire aucune objection, gardant un sombre silence, et sentant vivement l'atteinte portée à son autorité.
Le duc d'Orléans eut beaucoup de peine à réprimer les transports de joie que lui causa cette nouvelle; mais la délicatesse ne lui permettait pas de s'y livrer ouvertement en présence de Louis; il fallut toute la crainte que lui inspirait habituellement ce monarque pour qu'il pût réprimer ses propres désirs et se borner à répondre qu'il était de son devoir de laisser son choix à la disposition de son souverain.
—Beau cousin d'Orléans, dit Louis du ton le plus grave, puisqu'il faut que je parle dans une occasion si peu agréable, je n'ai pas besoin de vous rappeler que la justice que je rendais à votre mérite m'avait porté à vous choisir une épouse dans ma propre famille; mais puisque mon cousin de Bourgogne trouve qu'en disposant autrement de votre main ce sera le gage le plus sûr de l'union qui doit régner entre ses états et les miens, j'ai cet objet trop à cœur pour ne pas y sacrifier mes désirs et mes espérances.
Le duc d'Orléans se jeta à ses genoux, et baisa avec un attachement sincère pour cette fois la main que le roi lui présentait en détournant le visage. Dans le fait, il vit, ainsi que tous les témoins de cette scène, que le roi ne donnait ce consentement qu'à contre-cœur; car ce monarque, adepte dans l'art de la dissimulation, voulait en cette circonstance que sa répugnance fût visible, et qu'on reconnût en lui un roi renonçant à son projet favori et immolant la tendresse paternelle à l'intérêt et aux besoins de ses états. Le duc de Bourgogne lui-même éprouva quelque émotion, et le cœur de d'Orléans tressaillit d'une joie involontaire en se trouvant dégagé ainsi des liens qui le joignaient à la princesse Jeanne. S'il avait su de quelles malédictions le roi le chargeait en ce moment, et à quels projets de vengeance il se livrait déjà, probablement que sa délicatesse ne lui eût pas paru tant compromise.