L'oncle et le neveu partirent au galop, et allèrent joindre Dunois et Crawford, qui, impatiens et las d'être restés sur la défensive, obéirent avec joie. à la tête d'environ deux cents gentilshommes français, suivis d'écuyers et d'hommes d'armes, et d'une partie des archers de la garde écossaise, ils traversèrent le champ de bataille, foulant aux pieds les morts et les blessés, et arrivèrent sur les flancs du corps principal des Liégeois, qui attaquait la droite de l'armée bourguignonne avec une fureur sans égale. Le jour qui commençait à paraître leur fit voir que de nouvelles forces sortaient encore de la ville, soit pour continuer la bataille sur ce point, soit pour protéger la retraite des troupes déjà dans la mêlée.
—De par le ciel! dit le vieux Crawford à Dunois, si je n'étais sûr que vous êtes à mon côté, je croirais vous voir au milieu de ces bourgeois et de ces bandits, les rangeant en ordre, votre bâton de commandement à la main. Seulement, si c'est vous qui êtes là-bas, vous êtes plus gros que de coutume. êtes-vous bien sûr que ce soldat n'est pas votre apparition[83], votre homme double, comme disent les Flamands?
—Mon apparition! répondit Dunois; je ne sais ce que vous voulez dire[84]; mais il est certain que je vois un coquin qui ose porter mes armoiries sur son écu et sur son cimier, et je le punirai de cette insolence.
—Au nom du ciel! monseigneur, s'écria Quentin, daignez me laisser le soin de votre vengeance.
—à toi, jeune homme! répondit Dunois; c'est vraiment une demande modeste. Non, non; c'est un cas qui n'admet pas de substitution; et se tournant vers ceux qui le suivaient:—Gentilshommes français, s'écria-t-il, formez vos rangs, la lance en avant; ouvrons au soleil levant un passage à travers ces pourceaux de Liège et ces sanglier des Ardennes, qui font une mascarade de nos anciennes armoiries.
On lui répondit par de grands cris:—Dunois! Dunois! Vive le fils du brave bâtard! Orléans, à la rescousse! et suivant leur chef, ils chargèrent au grand galop. Ils n'avaient pas affaire à de timides ennemis. Le corps nombreux qu'ils chargeaient consistait entièrement en infanterie, à l'exception de quelques officiers à cheval. Le premier rang de ces soldats fléchit un genou seulement, et le troisième resta debout; de manière que les premiers fixaient à leurs pieds le bois de leurs lances, et les derniers présentaient la pointe des leurs au-dessus de la tête des autres, pour offrir à la charge des hommes d'armes la même défense que le hérisson oppose à son ennemi. Peu d'entre eux réussirent d'abord à se frayer un chemin à travers ce mur de fer; mais Dunois fut de ce nombre. Donnant un coup d'éperon à son cheval de bataille, il fit franchir à ce noble animal un espace de plus de douze pieds; et d'un seul bond, il se trouva, au milieu de la phalange ennemie. Il chercha alors à joindre l'objet de son animosité, et ne fut pas peu surpris de voir Quentin Durward combattant au premier rang à côté de lui: la jeunesse, le courage, l'amour, la ferme détermination de vaincre ou de mourir, avaient maintenu le jeune Écossais sur la même ligne que le meilleur chevalier de toute l'Europe; car Dunois jouissait de cette réputation, qui était méritée.
Leurs lances furent bientôt rompues; mais les lansquenets n'étaient pas en état de résister au tranchant de leurs épées longues et pesantes, tandis que les leurs ne faisaient que peu d'impression sur l'armure complète d'acier dont étaient couverts les deux chevaliers et leurs chevaux. Ils s'efforçaient encore, à l'égal l'un de l'autre, de percer les rangs pour arriver à celui où le guerrier qui avait usurpé les armoiries de Dunois remplissait les devoirs d'un chef habile et intrépide, quand Dunois remarquant d'un autre côté un homme d'armes dont la tête était couverte de la peau de sanglier qui distinguait ordinairement de la Marck, dit à Quentin:—Tu es digne de venger l'insulte faite aux armes d'Orléans, et je t'en laisse le soin. Balafré, soutiens ton neveu. Mais que personne n'ose disputer à Dunois la chasse du Sanglier.
On ne peut douter que Quentin Durward acceptât avec grande joie la part qui lui était attribuée dans cette division de travaux, et chacun d'eux s'empressa de se frayer un chemin vers l'objet qu'il voulait atteindre, suivi et soutenu par ceux qui purent se maintenir près de leur personne.
Mais en ce moment la colonne que de la Marck se proposait de soutenir quand il s'était vu lui-même arrêté par la charge de Dunois, avait perdu tous ses avantages gagnés pendant la nuit; et les Bourguignons, au retour du jour, avaient reconquis ceux de la supériorité de la discipline. La grande masse des Liégeois, forcée à faire retraite, prit bientôt la fuite, et vint retomber sur ceux qui combattaient les Français. Le champ de bataille n'offrit plus qu'une mêlée confuse de soldats combattans, fuyans, poursuivans: torrent qui se dirigeait vers les murs de la ville, et qui aboutit à la principale brèche par où les Liégeois avaient fait leur sortie.
Durward fit des efforts plus qu'humains pour atteindre l'objet spécial de sa poursuite, qui, par ses cris et son exemple, s'efforçait de renouveler le combat, et qui était vaillamment secondé par une troupe de lansquenets d'élite. Le Balafré et quelques-uns de ses camarades suivaient Quentin pas à pas, et admiraient la valeur extraordinaire que montrait un soldat si jeune. Sur la brèche, de la Marck, car c'était lui-même, réussit à rallier un moment les fuyards, et à arrêter ceux qui les poursuivaient de plus près. Il tenait en main une espèce de massue en fer qui terrassait tout ce qu'elle touchait; il était tellement couvert de sang, qu'il devenait presque impossible de distinguer sur son écu aucune trace des armoiries qui avaient tellement irrité Dunois.