Le duc d'Orléans tressaillit lorsque le roi lui adressa la parole, et il se hâta de lui obéir, mais avec tant de précipitation et d'un air si troublé, que Louis s'écria:—Doucement, beau cousin, doucement! votre galanterie prend le mors aux dents. Regardez devant vous. Comme la promptitude d'un amant le fait quelquefois galoper de travers! Avez-vous dessein de prendre la main d'Anne au lieu de celle de sa sœur? Faut-il que je vous donne moi-même celle de Jeanne, monsieur?
Le malheureux prince leva les yeux, et frémit comme un enfant obligé de toucher quelque chose dont il a un dégoût d'instinct. Puis, faisant un effort sur lui-même, il prit la main de la princesse, qui ne la lui présenta ni ne la lui refusa. Dans la situation où ils se trouvaient, en voyant la main de la fille du roi, humide d'une sueur froide, à peine tenue dans la main tremblante du duc, et leurs yeux également baissés, il aurait été difficile de dire lequel de ces deux êtres était le plus complètement misérable, ou le duc qui se trouvait enchaîné à l'objet de son aversion par des liens qu'il n'osait briser, ou l'infortunée jeune fille qui voyait trop clairement qu'elle faisait horreur à celui dont elle aurait acheté l'affection au prix de sa vie.
—Maintenant, à cheval, messieurs et dames, dit le roi; nous nous chargerons nous-mêmes de conduire notre fille de Beaujeu; et puisse la bénédiction de Dieu et celle de saint Hubert nous procurer une heureuse chasse ce matin!
—Je crains, Sire, dit le comte de Dunois qui venait de rentrer, que le destin ne m'ait réservé la tâche de l'interrompre. L'envoyé du duc de Bourgogne est à la porte du château, et il exige une audience.
—Exige, Dunois! s'écria le roi. Ne lui avez-vous pas répondu, comme je vous l'ai fait dire par Olivier, que nous n'avions pas le loisir de le recevoir aujourd'hui; que c'était demain la fête de saint Martin, jour pendant lequel, avec la grâce de Dieu, nous ne nous occupons d'aucune pensée mondaine; et que le jour suivant nous partirions pour Amboise; mais qu'à notre retour nous ne manquerions pas de lui donner audience aussi promptement que nos autres affaires nous le permettraient?
—J'ai dit tout cela, Sire, répondit Dunois... et cependant...
—Pâques-Dieu[38]! s'écria le roi, qu'est-ce qui s'arrête ainsi dans ton gosier, Dunois? Il faut que ce Bourguignon t'ait parlé en termes de dure digestion.
—Si mon devoir, vos ordres, Sire, et son caractère d'envoyé ne m'eussent retenu, il aurait eu à les digérer lui-même; car, par Notre-Dame d'Orléans, j'avais plus envie de lui faire rentrer ses paroles dans le corps, que de venir les répéter à Votre Majesté.
—Par la mort de Dieu! Dunois, il est étrange que toi, qui es aussi impatient qu'homme qui vive, tu aies tant de peine à pardonner le même défaut dans notre fier et impétueux cousin Charles de Bourgogne. Hé bien! quant à moi, je ne me soucie pas plus de ces messages impertinens, que les tours de ce château ne s'inquiètent du sifflement du vent du nord-est, qui vient de Bourgogne comme ce fanfaron d'envoyé.
—Sachez donc, Sire, que le comte de Crèvecœur est resté à la porte du château avec son cortège de trompettes et de poursuivans d'armes. Il dit que, puisque Votre Majesté lui refuse l'audience que son maître lui a donné ordre de demander pour affaires de l'intérêt le plus pressant, il y restera jusqu'à minuit; et à quelque heure que Votre Majesté en sorte, soit, pour affaires, soit pour prendre l'air, soit pour quelque pratique de dévotion, il se présentera devant elle, lui parlera, et que rien que la force ouverte ne pourra l'en empêcher.