—Il est fou, dit le roi avec beaucoup de sang-froid. Ce cerveau brûlé de Flamand pense-t-il que ce soit une pénitence pour un homme de bon sens, que de rester tranquillement vingt-quatre heures dans les murs de son château, quand il a, pour s'occuper, toutes les affaires d'un royaume? Ces brouillons impatiens pensent que tout le monde leur ressemble.—Donnez ordre qu'on fasse rentrer les chiens et qu'on en ait soin; mon cher Dunois, nous tiendrons conseil aujourd'hui au lieu d'aller à la chasse.
—Votre Majesté ne se débarrassera pas ainsi du comte de Crèvecœur, répondît Dunois; car les instructions de son maître sont que, s'il n'obtient pas l'audience qu'il demande, il ait à clouer son gantelet aux palissades qui entourent le château, en signe de défi à mort de la part de son maître, et pour annoncer qu'il renonce à foi et hommage envers la France, et qu'il vous déclare la guerre à l'instant.
—Oui! dit Louis sans qu'on pût remarquer aucun changement dans le son de sa voix, mais en fronçant ses épais sourcils de manière à en couvrir presque entièrement ses yeux; les choses en sont-elles venues là? Notre ancien vassal prend-il ainsi un ton de maître? Notre cher cousin nous traite-t-il avec si peu de cérémonie? Eh bien! Dunois, il faut déployer l'Oriflamme, et crier:—Montjoie saint Denis.
à la bonne heure! Ainsi soit-il et Amen! s'écria le belliqueux Dunois; et les gardes qui étaient dans la salle, incapables de résister à la même impulsion, firent un mouvement chacun à leur poste; il en résulta un cliquetis d'armes qui ne dura qu'un instant, mais qui se fit entendre distinctement. Le roi porta autour de lui un regard de satisfaction et de fierté, et pour un instant il pensa et se montra comme l'aurait fait son valeureux père.
L'enthousiasme céda pourtant à une foule de considérations politiques qui, dans cette conjoncture, rendaient une rupture avec la Bourgogne particulièrement dangereuse. édouard IV, roi brave et victorieux, qui avait combattu en personne dans trente bataille, était alors assis sur le trône d'Angleterre; il était frère de la duchesse de Bourgogne, et l'on pouvait supposer qu'il n'attendait qu'une rupture entre son beau-frère et Louis, pour introduire en France, par la porte toujours ouverte de Calais, ces armes qui avaient triomphé dans les guerres civiles, heureux d'effacer le souvenir des dissensions intestines, par la guerre toujours accueillie avec le plus de plaisir par les Anglais, une guerre contre la France. À cette considération se joignait encore celle qui résultait de la foi chancelante du duc de Bretagne, sans parler d'autres puissans motifs de réflexions.
Après un silence de quelques instans, Louis reprit la parole; mais quoiqu'il parlât du même ton, ce fut dans un esprit tout différent.—Mais à Dieu ne plaise, dit-il, qu'aucune autre cause qu'une nécessité absolue puisse nous engager, nous roi très-chrétien, à occasionner l'effusion du sang chrétien, si nous pouvons sans déshonneur éviter cette calamité. La sûreté de nos sujets nous touche de plus près que l'injure que peuvent faire à notre dignité les paroles grossières d'un ambassadeur mal-appris, qui a peut-être outre-passé ses pouvoirs. Qu'on admette en notre présence l'envoyé du duc de Bourgogne.
—Beati pacifici! dit le cardinal de La Balue.
—C'est la vérité, ajouta le roi, et Votre éminence sait aussi que ceux qui s'humilient seront élevés.
Le cardinal prononça un Amen auquel peu de personnes répondirent; car les joues pâles du duc d'Orléans même étaient devenues pourpres d'indignation, et le Balafré fut si peu maître de la sienne, qu'il laissa tomber lourdement sur le plancher le bout de sa pertuisane; mouvement d'impatience qui lui valut un reproche sévère de la part du cardinal, suivi d'une instruction sur la manière dont on devait manier les armes en présence du souverain. Le roi lui-même semblait extraordinairement embarrassé du silence qui régnait autour de lui.
—Vous êtes pensif, Dunois, dit-il; vous désapprouvez que nous cédions à cette tête chaude d'envoyé?