—Pas du tout! s'écria le curé; car il parlait avec tant d'enthousiasme de la valeur de ce qui vous reste, que je suis convaincu que, s'il n'avait cru devoir céder à vos instantes prières, le château de Haut-Lieu aurait occupé au moins vingt pages dans le bel ouvrage dont il nous a envoyé un exemplaire, et qui sera un monument durable de son zèle et de son érudition[21].

—Le docteur Dibdin est la politesse même, dit le marquis; et, quand nous aurons pris notre café (le voici qui arrive), nous nous rendrons à la petite tour. Comme monsieur n'a pas méprisé mon humble dîner, j'espère qu'il aura la même indulgence pour une bibliothèque en désordre; et je m'estimerai heureux s'il y trouve quelque chose qui puisse l'amuser. D'ailleurs, mon cher curé, vous avez tous les droits possibles sur ces livres, puisque, sans votre intervention, leur propriétaire ne les aurait jamais revus.

Quoique ce dernier acte de politesse lui eût été en quelque sorte arraché malgré lui par le curé, et que le désir de cacher la nudité de son domaine et l'étendue de ses pertes parussent toujours lutter contre sa disposition naturelle à obliger, il me fut impossible de prendre sur moi de ne pas accepter une offre que les règles strictes de la civilité auraient peut-être dû me faire refuser. Mais renoncer à voir les restes d'une collection assez curieuse pour avoir inspiré au docteur Dibdin le projet de recourir à une escalade, c'eût été un acte d'abnégation dont je ne me sentis pas la force.

Cependant La Jeunesse avait apporté le café tel qu'on n'en boit que sur le continent[22], sur un plateau couvert d'une serviette, afin qu'on pût croire qu'il était d'argent, et du pousse-café de la Martinique dans un porte-liqueurs qui était certainement de ce métal. Notre repas ainsi terminé, le marquis me fit monter par un escalier dérobé. Je fus introduit dans une grande galerie, de forme régulière, et qui avait près de cent pieds de longueur, mais tellement dilapidée et ruinée, que je tins constamment mes yeux fixés sur le plancher, de crainte que mon hôte ne se crût obligé de faire une apologie pour tous les tableaux délabrés, les tapisseries tombant en lambeaux, et, ce qui était encore pire, les fenêtres brisées par le vent.

—Nous avons tâché de rendre la petite tour un peu plus habitable, me dit le marquis en traversant à la hâte ce séjour de désolation. C'était ici autrefois la galerie de tableaux; et dans le boudoir qui est à l'autre bout, et qui sert à présent de bibliothèque, nous conservions quelques tableaux précieux de chevalet, dont la dimension exigeait qu'on les considérât de plus près.

En parlant ainsi, il écarta un pan de la tapisserie déjà mentionnée, et nous entrâmes dans l'appartement dont il venait de parler.

C'était une salle octogone, répondant à la forme extérieure de la petite tour dont elle occupait l'intérieur. Quatre des côtés étaient percés de croisées garnies de petits vitraux semblables à ceux qu'on voit dans les églises, et chacune de ces fenêtres offrait un point de vue magnifique sur la Loire et sur toute la contrée à travers laquelle serpente ce fleuve majestueux. Les vitraux étaient peints; et les rayons du soleil couchant, qui brillaient de tout leur éclat à travers deux de ces croisées, montraient un assemblage d'emblèmes religieux et d'armoiries féodales qu'il était presque impossible de regarder sans être ébloui. Mais les deux autres fenêtres, n'étant plus exposées à l'influence de cet astre, pouvaient être contemplées avec plus de facilité; on devinait qu'elles étaient garnies de vitraux qui, dans l'origine, ne leur avaient pas été destinés. J'appris ensuite qu'ils avaient appartenu à la chapelle du château, avant qu'elle eût été profanée et pillée. Le marquis s'était amusé, pendant plusieurs mois, à accomplir ce rifacimento avec l'aide du curé et de l'universel La Jeunesse; et, quoiqu'ils n'eussent fait qu'assembler des fragmens souvent fort petits, cependant les vitraux peints, à moins, qu'on ne les examinât de très-près et d'un œil d'antiquaire, produisaient un effet fort agréable.

Les côtés de l'appartement qui n'avaient pas de fenêtres étaient, à l'exception de l'espace nécessaire pour la petite porte, garnis d'armoires à tablettes, en bois de noyer parfaitement sculpté, et à qui le temps avait donné une couleur foncée de châtaigne mûre. Quelques-unes étaient en bois blanc, et elles avaient été faites récemment pour suppléer au déficit occasionné par la dévastation. Sur ces tablettes étaient déposés les restes précieux échappés au naufrage d'une magnifique bibliothèque.

Le père du marquis avait été un homme instruit, et son aïeul s'était rendu célèbre par l'étendue de ses connaissances, même à la cour de Louis XIV, où la littérature était, en quelque sorte, regardée comme un objet à la mode. Ces deux seigneurs, dont la fortune était considérable, et qui s'étaient libéralement livrés à leur goût, avaient fait de telles augmentations à une ancienne bibliothèque gothique fort curieuse, qui leur venait de leurs ancêtres, qu'il existait en France peu de collections de livres qu'on pût comparer à celle du château de Haut-Lieu. Elle avait été complètement dispersée par suite d'une tentative mal avisée faite par le marquis actuel, en 1790, pour dissiper un rassemblement révolutionnaire. Heureusement le curé, qui par sa conduite charitable et modérée, et par ses vertus évangéliques, avait beaucoup de crédit sur l'esprit des paysans du voisinage, obtint de plusieurs d'entre eux, pour quelques sous, et souvent même pour un petit verre d'eau-de-vie, des ouvrages qui avaient coûté des sommes considérables, et dont les coquins qui avaient pillé le château s'étaient emparés uniquement par envie de mal faire. Ce digne ecclésiastique avait ainsi racheté un aussi grand nombre de livres de son seigneur, que sa petite fortune le lui permettait; et c'était grâce à ce soin généreux qu'ils étaient retournés dans la petite tour où je les trouvai. On ne peut donc pas être surpris qu'il fût fier et charmé de montrer aux étrangers la collection dont il était le restaurateur.

En dépit des volumes dépareillés et mutilés, et de toutes les autres mortifications qu'un amateur éprouve quand il visite une bibliothèque mal tenue, il se trouvait dans celle de Haut-Lieu beaucoup d'ouvrages faits, comme le dit Bayes[23], pour surprendre et enchanter le bibliomane; et, comme le docteur Ferrier le dit avec toute la sensibilité d'un amateur, on y voyait un grand nombre de ces ouvrages rares et curieux,