L'infortuné formaliste, qui s'était jeté tout habillé sur son lit, se soulevant à l'aide d'une main, tandis qu'il ôtait de l'autre un bonnet de laine rouge qui lui couvrait la tête, dit en bâillant et d'un ton qui prouvait qu'il était encore à moitié endormi: — Je vous dirai au total, M. Dugwell[64], ou quel que soit votre nom, que si vous faites sur mon sommeil de semblables soustractions, je m'en plaindrai au lord prévôt.
— Il y a un gentleman qui veut vous parler, répondit Dougal qui avait repris le vrai ton bourru d'un geôlier, en place de l'air de joie et de soumission avec lequel il avait parlé à mon guide; et, faisant une pirouette sur le talon, il sortit de la chambre.
Il se passa quelques instants avant que le dormeur fût assez bien éveillé pour me reconnaître, et quand il fut assuré que c'était moi qu'il voyait, la consternation se peignit dans ses traits, parce qu'il crut qu'on m'envoyait partager sa captivité.
— Oh! M. Frank, quels malheurs vous avez causés à la maison et à vous même! Je ne parle pas de moi, je ne suis qu'un zéro, pour ainsi dire; mais vous! vous étiez la somme totale des espérances de votre père, son _omnium. _Faut-il que vous, qui pouviez être un jour le premier homme de la première maison de banque de la première ville du royaume, vous vous trouviez enfermé dans une misérable prison d'Écosse, où l'on n'a pas même le moyen de brosser ses habits!
En parlant ainsi, il frottait avec sa manche, d'un air de dépit, un pan de cet habit noisette jadis sans tache, qui avait ramassé quelque poussière contre les murs; son habitude de propreté minutieuse contribuant à augmenter pour lui le désagrément de se trouver en prison.
— Grand Dieu! continua-t-il, quelle nouvelle pour la bourse! Il n'y en a pas eu une semblable depuis la bataille d'Almanza, où la somme des Anglais tués et blessés s'est montée au total de 5000 hommes, sans faire entrer les prisonniers dans l'addition. Qu'y dira-t-on quand on apprendra que la maison Osbaldistone et Tresham a suspendu ses paiements!
J'interrompis ses lamentations pour l'informer que je n'étais pas prisonnier, quoique je pusse à peine lui expliquer comment il se faisait que je me trouvasse près de lui à une telle heure. Je ne pus mettre fin à ses questions qu'en lui faisant moi-même celles que me suggérait sa propre situation. Il ne me fut pas facile d'obtenir de lui des réponses très précises; car Owen, comme vous le savez, mon cher Tresham, quoique fort intelligent dans tout ce qui concerne la routine commerciale, ne brillait nullement dans tout ce qui sortait de cette sphère.
Je parvins pourtant à apprendre ce qui suit, en somme totale: mon père, faisant beaucoup d'affaires avec l'Écosse, avait à Glascow deux principaux correspondants. La maison Macvittie, Macfin et compagnie lui avait toujours paru, ainsi qu'à Owen, obligeante et accommodante. Dans toutes leurs transactions ces messieurs avaient montré une déférence entière pour la grande maison anglaise, et s'étaient bornés à jouer le rôle du chacal, qui, après avoir chassé pour le lion, se contente de la part de la proie que ce dernier veut bien lui assigner. Quelque modique que fût leur portion du profit d'une affaire, ils écrivaient toujours qu'ils en étaient satisfaits; et quelques peines, quelques démarches qu'elle eût occasionnées, ils n'en pouvaient trop faire, selon eux, pour mériter l'estime et la protection de leurs honorables amis de Crane-Alley.
Un mot de mon père était pour Macvittie et Macfin aussi sacré que toutes les lois des Mèdes et des Perses. On n'y pouvait faire ni changement, ni innovations, ni observations. L'exactitude pointilleuse qu'Owen, grand partisan des formes, surtout quand il pouvait parler _ex cathedra, _exigeait dans les comptes et dans la correspondance n'était même guère moins sacrée à leurs yeux. Toutes ces démonstrations de soumission et de respect étaient prises pour argent comptant par Owen; mais mon père, accoutumé à lire de plus près dans le coeur des hommes, y trouvait une bassesse et une servilité qui le fatiguaient, et avait constamment refusé de satisfaire à leurs sollicitations pour devenir ses seuls agents en Écosse. Au contraire, il donnait une bonne partie de ses affaires à une autre maison dont le chef était d'un caractère tout différent. C'était un homme dont la bonne opinion qu'il avait de lui-même allait jusqu'à la présomption, qui n'aimait pas plus les Anglais que mon père n'aimait les Écossais, qui ne voulait se charger d'aucune affaire que sous la condition d'une égalité parfaite dans le partage des bénéfices, enfin qui, en fait de formalités, tenait à ses idées autant qu'Owen était entier dans les siennes, et qui se mettait peu en peine de ce que pouvaient penser de lui toutes les autorités de Lombard-Street.[65]
D'après un tel caractère, il n'était pas très facile de faire des affaires avec M. Nicol Jarvie; et elles occasionnaient quelquefois, entre la maison de Londres et celle de Glascow, de la froideur et même des querelles qui ne s'apaisaient que parce que leur intérêt commun l'exigeait. L'amour-propre d'Owen avait été plus d'une fois froissé dans ces discussions; il n'est donc pas étonnant qu'en toute occasion il appuyât de tout son crédit la maison discrète, civile et respectueuse de Macvittie, Macfin et compagnie, et qu'il ne parlât de Nicol Jarvie que comme d'un orgueilleux et impertinent colporteur écossais avec qui il était impossible de vivre en paix.