Il n'est pas surprenant qu'avec cette façon de penser, et dans les circonstances où se trouvait la maison de banque de mon père, par l'infidélité de Rashleigh, Owen, à son arrivée à Glascow qui précéda la mienne de deux jours, crut devoir s'adresser aux correspondants dont les protestations réitérées de dévouement et de respect semblaient lui assurer l'indulgence et les secours qu'il venait demander. Un saint patron arrivant chez un zélé catholique ne serait pas reçu avec plus de dévotion qu'Owen le fut chez MM. Macvittie et Macfin. Mais c'était un rayon du soleil qu'un nuage épais ne tarda point à obscurcir. Concevant les meilleures espérances de cet accueil favorable, il peignit sans détour la situation de mon père à des correspondants si zélés et si fidèles. Macvittie fut étourdi de cette nouvelle, et Macfin, avant d'en avoir appris tous les détails, feuilletait déjà son livre-journal afin de voir sans délai la situation respective des deux maisons. Il s'en fallait de beaucoup que la balance fût égale, et mon père se trouvait en débit pour une somme assez considérable. Leurs figures, déjà fort allongées, prirent sur-le- champ un aspect encore plus sombre; et, tandis qu'Owen les priait de couvrir de leur crédit celui de la maison Osbaldistone et Tresham, ils lui demandèrent de les mettre à l'instant même à couvert de tout risque d'aucune perte; enfin, s'expliquant plus clairement, ils exigèrent qu'il leur fit déposer entre les mains des effets pour une somme double de celle qui leur était due. Owen rejeta bien loin cette proposition, comme injurieuse pour sa maison, injuste pour les autres créanciers, et en se récriant contre leur ingratitude.
Les associés écossais trouvèrent dans cette discussion un prétexte pour s'emporter, pour se mettre dans une violente colère et pour s'autoriser à prendre des mesures que leur conscience, ou du moins un sentiment de délicatesse, aurait dû leur interdire.
Owen, en qualité de premier commis d'une maison de banque, avait, comme c'est assez l'usage, une petite part dans les bénéfices, et par conséquent il était solidairement responsable des obligations qu'elle contractait. MM. Macvittie et Macfin ne l'ignoraient pas; et, pour le déterminer à consentir aux propositions dont il avait été si révolté, ils eurent recours à un moyen sommaire que leur offraient les lois d'Écosse et dont il paraît qu'il est facile d'abuser. Macvittie se rendit devant le magistrat, fit serment qu'Owen était son débiteur et qu'il avait dessein de passer en pays étranger[66]. En conséquence il obtint sur-le-champ un mandat d'arrêt contre lui, et depuis la veille le pauvre Owen était enfermé dans la prison où je venais d'être conduit d'une manière si étrange.
Tous les faits m'étant alors bien connus, la seule chose qui nous restât à examiner était la marche que je devais suivre, et cette question n'était pas facile à résoudre. Je voyais les dangers qui nous environnaient, mais la difficulté consistait à y porter remède. L'avis qui m'avait été donné semblait m'annoncer que ma sûreté personnelle serait en danger si je faisais des démarches publiques en faveur d'Owen. Celui-ci avait la même crainte; et, sa frayeur le portant à l'exagération, il m'assura qu'un Écossais, plutôt que de perdre un farthing[67] avec un Anglais, trouverait des moyens pour le faire arrêter, lui, sa femme, ses enfants, ses domestiques des deux sexes, et même ses hôtes étrangers. Les lois sont si sévères, si cruelles même dans presque tous les pays, et j'étais si peu au fait des affaires commerciales et judiciaires, que je ne pouvais me refuser tout à fait à croire son assertion. Mon arrestation aurait donné le coup de grâce aux affaires de mon père. Dans cet embarras, il me vint à l'idée de demander à mon vieil ami s'il s'était adressé au second correspondant de mon père à Glascow.
— Je lui ai écrit ce matin, me répondit-il; mais, si la langue dorée de Gallowgate m'a traité ainsi, que pouvons-nous attendre du négociant pointilleux de Salt-Market? Ce serait demander à un agent de change de renoncer à son _tant pour cent. _Tout ce que j'y gagnerai, ce sera peut-être une opposition à mon élargissement si Macvittie y consentait. Nicol Jarvie n'a pas même répondu à ma lettre, quoiqu'on m'ait assuré qu'on la lui avait remise en mains propres comme il allait à l'église. Se jetant alors sur son lit et se couvrant la tête des deux mains: — Mon pauvre cher maître! s'écria-t-il, mon pauvre cher maître! C'est pourtant votre obstination, M. Frank, qui est cause… Mais que Dieu me pardonne de vous parler ainsi dans votre malheur! C'est la volonté de Dieu, il faut s'y soumettre.
Toute ma philosophie, Tresham, ne put m'empêcher de partager la détresse du bon vieillard, et nous confondîmes nos larmes. Les miennes étaient les plus amères, car ma conscience m'avertissait que les reproches qu'Owen m'épargnait n'eussent été que trop fondés, et que ma résistance à la volonté de mon père était la cause de tous ces revers.
Mes pleurs s'arrêtèrent tout à coup quand j'entendis frapper à coups redoublés à la porte extérieure de la prison. Je m'élançai hors de la chambre, et je courus au bord de l'escalier pour savoir ce dont il s'agissait. Je n'entendis que le porte-clefs qui parlait alternativement à voix haute et à voix basse: — Elle y va, elle y va, cria-t-il. Puis, s'adressant à mon conducteur: O hon-a-ri! O hon-a-ri! que fera-t-elle maintenant; montez là-haut; cachez-vous derrière le lit du gentilhomme sassenach. — Elle vient aussi vite qu'elle peut. — _A hellanay! _C'est milord prévôt avec deux baillis, deux gardes et le gouverneur de la prison. — Dieu les bénisse! — Montez, ou elle vous rencontrera. — Elle y va, elle y va… La serrure est embarrassée.[68]
Tandis que Dougal ouvrait bien malgré lui la porte de la prison et tirait lentement les verrous l'un après l'autre, mon conducteur montait l'escalier, et il arriva dans la chambre d'Owen où je venais de rentrer. Il jeta les yeux autour de lui pour voir si elle offrait quelque endroit où il pût se cacher; mais, n'en apercevant point: — Prêtez-moi vos pistolets, me dit-il… Mais non, je n'en veux point, je puis m'en passer… Quoi qu'il puisse arriver, ne vous mêlez de rien. Ne vous chargez pas de la défense d'un autre. Cette affaire ne regarde que moi, et c'est à moi de m'en tirer. J'ai été quelquefois serré de bien près, de plus près encore qu'en ce moment.
En parlant ainsi, il jeta dans un coin de la chambre le manteau qui l'enveloppait et se plaça à l'extrémité, en face de la porte, sur laquelle il ne cessait de fixer son regard pénétrant et déterminé, repliant un peu son corps en arrière pour concentrer ses forces, comme un coursier qui aperçoit la barrière qu'on va l'exciter à franchir. Je ne doutai pas un instant que son projet ne fût de se défendre contre le péril, de quelque part qu'il vînt, en s'élançant brusquement sur ceux qui paraîtraient quand la porte serait ouverte, pour gagner la rue malgré toute résistance.
D'après son apparence de vigueur et d'agilité, on pouvait prévoir qu'il viendrait à bout de son projet, à moins qu'il n'eût affaire à des gens armés et qui voulussent faire usage de leurs armes. Il se passa un moment d'attente solennelle entre l'ouverture de la porte extérieure et celle de l'appartement, où il entra non des soldats avec la baïonnette au bout du fusil ni des gardes de nuit avec des massues, des haches d'armes ou des pertuisanes, mais une jeune fille d'assez bonne mine, tenant encore d'une main ses jupons qu'elle avait relevés pour ne pas les salir dans la rue, et portant de l'autre une lanterne sourde. Un personnage plus important se montra ensuite. C'était un magistrat, comme nous l'apprîmes bientôt, homme gros et court, portant une immense perruque, tout gonflé de sa dignité, et haletant d'impatience et de dépit.