DRYDEN, Palémon et Arcite.

Je pris le chemin du collège, comme M. Jarvie m'y avait engagé, moins dans l'intention d'y trouver quelque objet qui pût m'intéresser ou m'amuser que pour mettre mes idées en ordre et méditer sur ma conduite future. J'errai dans ce vieil édifice d'un carré à l'autre, et de là dans les colleges-yards[89] ou promenade; charmé de la solitude du lieu, la plupart des étudiants étant dans les classes, je fis plusieurs tours en réfléchissant sur la bizarrerie de ma destinée.

D'après toutes les circonstances qui avaient accompagné ma première entrevue avec Campbell, je ne pouvais douter qu'il ne fût engagé dans quelque entreprise désespérée, et la scène de la nuit précédente, jointe à la répugnance de M. Jarvie à parler de lui et de sa manière de vivre, tendait à confirmer ce soupçon. Il paraissait pourtant que c'était à cet homme que Diana Vernon n'avait pas hésité de s'adresser en ma faveur, et la conduite du magistrat envers lui offrait un singulier mélange de blâme et de pitié, de respect et de mépris. Il fallait donc qu'il y eût quelque chose d'extraordinaire dans la position et dans le caractère de Campbell; mais ce qui l'était davantage, c'était que sa destinée parût devoir influer sur la mienne et s'y unir étroitement. Je résolus de serrer de près M. Jarvie à la première occasion, et de tirer de lui tous les détails que je pourrais en obtenir sur ce mystérieux personnage, afin de juger si je pouvais, sans compromettre mon honneur, avoir avec lui les relations qui semblaient devoir s'établir entre nous.

Tandis que je me livrais à ces réflexions, j'aperçus, au bout de l'allée dans laquelle je me promenais, trois personnes qui semblaient tenir une conversation très animée. Cette sorte de pressentiment, qui souvent nous annonce l'approche de ceux que nous aimons ou que nous haïssons fortement, convainquit mon esprit avant mes yeux que l'individu qui se trouvait au milieu était le détestable Rashleigh. Mon premier mouvement fut d'aller le trouver à l'instant; le second, d'attendre qu'il fût seul, ou du moins de tâcher de voir quels étaient ses compagnons. Ils étaient si éloignés de moi, et si occupés de l'affaire qu'ils discutaient, que j'eus le temps de passer derrière une haie sans qu'ils m'aperçussent.

C'était alors la mode, parmi les jeunes gens, de porter par-dessus leurs vêtements, dans leurs promenades du matin, un manteau écarlate souvent brodé et galonné, et de l'arranger de manière à se couvrir une partie de la figure. Grâce à cette mode que j'avais adoptée, et à la faveur de la haie derrière laquelle je me trouvais et qui séparait les deux allées où nous nous promenions, je passai presque à côté de mon cousin sans qu'il me remarquât autrement que comme un étranger que le hasard avait amené dans le même lieu. Quelle fut ma surprise en reconnaissant dans ses deux compagnons ce même Morris, sur la dénonciation duquel j'avais paru devant le juge de paix Inglewood, et le banquier Macvittie, dont l'aspect m'avait prévenu la veille si défavorablement!

Je n'aurais pu me former l'idée d'une réunion de plus mauvais augure pour mes affaires et celles de mon père. Je n'avais pas oublié la fausse accusation de Morris contre moi, et je pensais qu'en l'intimidant il ne serait pas plus difficile de le déterminer à la renouveler qu'il ne l'avait été de le décider à la retirer. Macvittie, furieux d'avoir vu son prisonnier lui échapper, pouvait être disposé à entrer dans tous les complots, et je les voyais tous deux réunis à un homme dont les talents pour faire le mal n'étaient à mon avis guère inférieurs à ceux du malin esprit, et qui m'inspirait une horreur que rien ne pouvait égaler.

Quand ils se furent éloignés de quelques pas, je me retournai pour les suivre. Au bout de l'allée ils se séparèrent: Morris et Macvittie s'en allèrent ensemble, et Rashleigh revint sur ses pas. J'étais bien résolu à le joindre et à lui demander réparation de l'abus de confiance dont il s'était rendu coupable envers mon père, quoique j'ignorasse encore de quelle manière il pourrait le réparer. Je ne m'arrêtai point à faire de réflexions sur ce sujet: je rentrai dans l'allée où il se promenait d'un air rêveur, et je me montrai inopinément à ses yeux.

Rashleigh n'était pas un homme à se laisser surprendre ni intimider par aucun événement imprévu. Cependant en me voyant tout à coup devant lui, le visage enflammé par l'indignation qui m'animait, il ne put s'empêcher de tressaillir.

— Je vous trouve à propos, monsieur, lui dis-je, à l'instant où j'allais commencer un long voyage dans l'espoir incertain de vous rencontrer.

— Vous connaissez donc bien mal celui que vous cherchez, me répondit Rashleigh avec son flegme ordinaire: mes amis me trouvent aisément; mes ennemis plus facilement encore. Votre ton m'oblige à vous demander dans laquelle de ces deux classes je dois ranger M. Francis Osbaldistone.