À l'instant tout ne fut plus que confusion sur les deux rives. Rob-Roy, dégagé de ses liens, sans doute parce que Ewan avait débouclé la courroie qui le retenait, s'était précipité dans le Forth et y nageait entre deux eaux; mais, comme il fut obligé de reparaître un instant à la surface pour respirer, son plaid attira l'attention des soldats. Plusieurs d'entre eux firent aussitôt entrer leurs chevaux dans la rivière, mais au-delà du gué elle était aussi rapide que profonde, les chevaux perdirent pied, quelques-uns se noyèrent, et plusieurs des cavaliers faillirent partager le même sort. D'autres, moins zélés et plus prudents, se contentèrent de rester sur la rive et de guetter l'instant où le fugitif sortirait de l'eau, pour le saisir. Les cris de ceux qui risquaient de se noyer et qui imploraient du secours, la vue d'un grand nombre de cavaliers qui couraient çà et là, les efforts des officiers pour rétablir un peu d'ordre, l'obscurité qui croissait de moment en moment: tout concourait à former le spectacle de confusion le plus extraordinaire que j'eusse jamais vu. J'étais seul occupé à l'observer, car toute la cavalerie était dispersée, les uns pour chercher le fugitif, les autres pour voir s'il réussirait à se sauver, quelques-uns même pour favoriser sa fuite; car, comme je l'appris dans la suite, plusieurs de ceux qui semblaient apporter le plus d'ardeur à s'emparer de sa personne ne désiraient rien moins que l'arrêter, et n'avaient d'autre but que d'augmenter la confusion générale, de donner une fausse direction aux poursuites de leurs camarades et d'augmenter par là les chances de salut qui restaient à Rob-Roy.
Il ne fut pas très difficile à un nageur aussi habile que l'était Mac-Gregor d'échapper à ses ennemis dès qu'il se fut dérobé à leur première poursuite. Il courait pourtant de grands dangers; car de même que la loutre pressée par les chiens, et qui cherche à les éviter en plongeant, comme je l'avais vu plus d'une fois à Osbaldistone-Hall, est forcée de montrer de temps en temps son museau hors de l'eau pour renouveler sa provision d'air, ainsi Rob-Roy, qui, forcé par le besoin de respirer, avait déjà reparu une fois à la surface de l'eau, ne pouvait tarder bien longtemps à s'y montrer encore, et tous, les yeux fixés sur la rivière, attendaient ce moment avec impatience. Mais il eut recours à un stratagème que la loutre ne peut employer, et qui lui réussit. Étant parvenu à se débarrasser de son plaid, il l'abandonna au cours de l'eau, et ce vêtement ayant été aperçu attira sur-le- champ l'attention générale, et fut criblé de coups de fusil. On se mit à la nage pour s'en emparer; et pendant ce temps-là Mac-Gregor était déjà bien loin.
Dès qu'on l'eut perdu de vue, on reconnut l'impossibilité de retrouver le fugitif. La rivière devenait inaccessible en certains endroits par la hauteur de ses rives, qui dans d'autres étaient couvertes de buissons épais qui ne permettaient pas aux chevaux d'en approcher, et qui fournissaient à celui qu'on cherchait toutes les facilités possibles pour se soustraire aux poursuites. Une nuit profonde vint encore ajouter de nouveaux obstacles. Enfin les trompettes, en sonnant la retraite, annoncèrent que l'officier commandant, quoique bien à contre-coeur, renonçait à l'espoir de reprendre le prisonnier qui venait de lui échapper si inopinément. Les cavaliers commencèrent à se rassembler lentement, se querellant les uns les autres et regrettant la riche prise qu'ils avaient manquée. Je vis ceux qui étaient de l'autre côté de la rivière former leurs rangs, et ceux qui ne l'avaient pas encore passée reprendre le chemin du gué pour la traverser.
Jusque-là je n'avais joué que le rôle de spectateur, quoique bien loin d'être indifférent à ce qui se passait. Mais tout à coup j'entendis à quelques pas de moi une voix rauque s'écrier:
— Où est donc l'étranger anglais? C'est lui qui a donné à Rob-Roy un couteau pour couper la courroie.
— Il faut lui fendre le crâne jusqu'à la mâchoire, s'écria une voix.
— Il faut lui envoyer une paire de balles dans la cervelle, reprit une autre.
— Ou lui enfoncer trois pouces d'acier dans le coeur, dit une quatrième.
J'entendais les pas des chevaux qui s'approchaient de plusieurs côtés, et ce bruit me rappela le danger de ma situation. Je ne doutais nullement que des gens armés, dont les passions irritées n'étaient réprimées par aucun frein, n'exécutassent leurs menaces et ne me punissent d'abord d'un crime imaginaire, sauf à examiner ensuite si je l'avais commis. Frappé de cette idée, je me laissai glisser à bas de mon cheval, et je m'enfonçai dans un taillis, espérant que les ténèbres me déroberaient aux yeux de ceux qui voudraient me suivre. Si j'avais été assez près du duc pour recourir à sa protection, je n'aurais pas pris le parti de me cacher; mais il était déjà en marche à la tête de son avant-garde de l'autre côté de la rivière, et je ne voyais sur la rive où je me trouvais aucun officier dont j'osasse réclamer l'interposition. En de pareilles circonstances, je ne crus donc pas devoir me faire un point d'honneur d'exposer inutilement ma vie.
Lorsque le tumulte fut apaisé et que je n'entendis plus le bruit des chevaux que dans le lointain, ma première pensée fut de chercher à gagner le quartier-général du duc, où le rétablissement de la tranquillité et de la discipline ne me laisserait plus rien à craindre de la première fureur du soldat, et de me livrer à lui comme un sujet royal qui n'avait rien à craindre de la justice, et comme un étranger qui avait droit à sa protection et à l'hospitalité.