Je quittai ma retraite dans ce dessein. L'obscurité était complète; tous les cavaliers avaient passé le Forth, et le son des trompettes, que j'entendais de loin, pouvait guider ma marche du même côté. Je trouvai pourtant de grands obstacles à l'exécution de ce dessein. Je n'avais plus de cheval, et je n'étais pas tenté d'essayer de traverser à pied un gué où les chevaux avaient de l'eau jusqu'à la selle, et où j'en avais vu plusieurs entraînés par la force du courant. Si pourtant je ne prenais pas ce parti, il ne me restait d'autre ressource que de terminer les fatigues de ce jour et de la nuit qui l'avait précédé en rentrant dans le pays des montagnards.
Après un moment de réflexion, je pensai qu'André Fairservice, suivant sa louable coutume de songer à sa sûreté avant toute chose, aurait traversé le gué avec les autres domestiques, et sans doute un des premiers, qu'il ne manquerait pas d'apprendre au duc, et à quiconque voudrait l'entendre, mon nom, ma situation dans le monde, et tout ce qu'il savait de mon histoire; qu'en conséquence le soin de ma réputation n'exigeait pas que je me montrasse sur- le-champ, au risque de me noyer en voulant traverser le Forth, ou de me faire massacrer par quelque traînard qui croirait par un tel service se faire pardonner de n'avoir pas plus tôt rejoint les rangs; ou bien, si j'échappais à ces deux dangers, d'errer au hasard toute la nuit, le son des trompettes n'arrivant plus alors jusqu'à moi.
Je résolus donc de retourner à la petite auberge où j'avais passé la nuit précédente. Je n'avais rien à craindre de Rob-Roy. Il était bien certainement en liberté; et si je tombais entre les mains de quelques-uns de ses gens, cette nouvelle que je leur apprendrais m'assurerait sans doute leur protection. Je ne pouvais d'ailleurs songer à abandonner M. Jarvie dans la position délicate où il se trouvait, et où il s'était engagé en grande partie pour moi. Enfin ce n'était qu'en revoyant Rob-Roy que je pouvais espérer d'avoir quelques nouvelles de Rashleigh, et de recouvrer les papiers de mon père, motif qui m'avait seul déterminé à une expédition suivie de tant de dangers. J'abandonnai donc toute idée de traverser le Forth, et je repris le chemin du petit village d'Aberfoil.
Un vent très vif, qui se faisait entendre et sentir de temps en temps, écarta l'épais brouillard qui aurait pu autrement dormir immobile sur la vallée jusqu'au matin: quoiqu'il ne pût complètement disperser ces nuages de vapeur, cependant il les divisa en masses confuses, tantôt s'amoncelant autour de la cime des monts, et tantôt remplissant comme des flots de fumée les divers enfoncements où des masses de brèches détachées des hauteurs se sont précipitées, laissant dans le vallon, profondément déchiré par leur passage, les traces d'une ravine semblable à celle que forment les eaux grossies d'un torrent. La lune, qui était dans son plein, et qui brillait avec tout l'éclat que lui prête une atmosphère glaciale, argentait les détours de la rivière, ainsi que les saillies et les pics des rochers que le brouillard ne cachait pas, tandis que les rayons semblaient comme absorbés par le blanc tissu des vapeurs, là où elles étaient encore épaisses et condensées; çà et là quelques parties plus légères se laissaient davantage pénétrer par ses molles clartés qui leur donnaient l'apparence d'un voile de gaze transparente.
Malgré l'incertitude de ma situation, un spectacle si romantique, joint à l'active influence du froid de la nuit, releva mes esprits abattus en rendant la vigueur à mes membres; je me sentis disposé à oublier mes soucis, à mépriser les périls qui pouvaient encore m'attendre, et je me mis à siffler sans y penser, comme pour accompagner la cadence de mes pas, que l'impression du froid me fit accélérer. Je jouissais davantage du sentiment de la vie à mesure que je reprenais confiance en mon courage et en mes propres forces, et j'étais tellement absorbé dans mes pensées que deux personnes à cheval arrivèrent derrière moi sans que je m'en aperçusse avant qu'elles fussent à mes côtés.
— Hé! l'ami, me dit l'un d'eux en ralentissant la marche de son cheval, où allez-vous si tard?
— Chercher un gîte et un souper à Aberfoil.
— Les passages sont-ils libres? me demanda-t-il d'un ton d'autorité.
— Je l'ignore. Je le saurai quand j'y serai arrivé. Mais si vous êtes étrangers dans ce pays, je vous conseille d'attendre le jour pour continuer votre route. Ces environs ne sont pas sûrs, ils ont été ce matin le théâtre d'une scène sanglante.
— Les soldats n'ont-ils pas été battus?