— Mais il n'était donc pas connu à Osbaldistone-Hall?

— Il ne l'était que de sa fille, du vieux gentilhomme et de Rashleigh, qui avait découvert ce secret, comme il en découvrait tant d'autres, et qui s'en servait comme d'une corde passée autour du cou de cette pauvre Diana. Cent fois je l'ai vue prête à lui rompre en visière si elle n'avait été retenue par crainte pour son père, dont la vie n'aurait pas été cinq minutes en sûreté s'il avait été découvert par le gouvernement. Mais comprenez-moi bien, M. Osbaldistone; quand je parle du gouvernement, je ne veux pas dire qu'il ne soit pas bon, juste et clément. Il a fait pendre bien des rebelles sans doute, pauvres diables! mais tout le monde conviendra qu'il n'en aurait pas touché un seul s'ils étaient restés tranquilles chez eux.

Peu curieux d'entrer dans une discussion politique, je fis retomber la conversation sur un sujet plus intéressant pour moi, et je trouvai que Diana, ayant positivement déclaré qu'elle n'épouserait aucun des frères Osbaldistone, et ayant témoigné particulièrement son aversion pour Rashleigh, celui-ci montra quelque refroidissement pour la cause du Prétendant, cause qu'il avait embrassée parce que étant le plus jeune de six frères, hardi, rusé, capable de tout, il espérait s'ouvrir par là un chemin à la fortune. Quand il avait cru trouver le moyen d'arriver au même but par une autre route, il n'avait point hésité et avait trahi ses anciens associés pour obtenir les faveurs du gouvernement anglais. Probablement il s'y était déterminé aussi par esprit de vengeance, parce que sir Frédéric Vernon et les chefs montagnards l'avaient obligé à restituer les billets qu'il avait soustraits de la caisse de mon père. Il avait voulu faire passer ce vol pour une mesure politique, comme mon ami M. Jarvie me l'avait fort bien expliqué. Mais ce qui prouvait qu'il avait eu d'autres vues, c'est qu'il avait touché les billets à vue, qu'il s'en était approprié le montant, et qu'il avait même cherché à négocier les autres à Glascow. Comme il était doué d'une grande pénétration, surtout quand il s'agissait de ses intérêts, il est encore possible qu'il eût enfin reconnu que les conspirateurs n'avaient ni les moyens ni les talents nécessaires pour renverser un gouvernement bien établi, et il était dans ses principes de se ranger du côté qui lui offrait les chances les plus avantageuses.

Ce n'était pas sans peine que sir Frédéric Vernon, ou, comme le nommaient les jacobites, Son Excellence le comte de Beauchamp, s'était soustrait avec sa fille aux suites de la dénonciation de Rashleigh.

Là se bornaient les informations de M. Inglewood, mais il ne doutait pas que sir Frédéric et sa fille ne fussent alors en sûreté sur le continent, puisqu'on n'avait pas appris qu'ils fussent tombés entre les mains du gouvernement, qui n'aurait pas fait un secret d'une capture de cette importance. Diana, ayant refusé d'épouser un des fils de sir Hildebrand, devait entrer dans un couvent, aux termes d'un arrangement cruel fait entre lui et sir Frédéric Vernon. M. Inglewood ne put m'expliquer parfaitement la cause de ce traité singulier, mais il prétendait que c'était une espèce de pacte de famille dont le but avait été de conserver à sir Frédéric une partie de ses biens, qui, par suite de quelque manoeuvre légale, étaient passés dans la famille Osbaldistone lors de leur confiscation; traité, comme on en vit plusieurs à cette époque, dans lequel on n'avait pas eu plus d'égard aux sentiments des principales parties intéressées que si elles avaient fait partie des bestiaux attachés à une ferme à titre de cheptel.

Le coeur humain est si difficile à analyser que je ne saurais dire si cette nouvelle me fit peine ou plaisir. Il me parut pourtant que la certitude que Diana était séparée de moi, non par les liens du mariage, mais par les grilles du cloître, augmentait mes regrets de l'avoir perdue, au lieu de les adoucir. Je devins distrait, rêveur, et je me trouvai incapable de soutenir plus longtemps la tâche d'une conversation avec le juge Inglewood. Je le vis bâiller à son tour, et je lui demandai la permission de me retirer de bonne heure.

Je lui fis mes adieux le soir même, mon intention étant de partir le lendemain à la pointe du jour pour Osbaldistone-Hall.

— Vous ferez bien, me dit-il, de vous y montrer avant que le bruit de votre arrivée ici se soit répandu. Je sais que sir Rashleigh Osbaldistone est dans le pays. Il loge chez Jobson, et il s'y couve sans doute quelque complot. Ils sont bien faits l'un pour l'autre, car quel homme d'honneur voudrait se trouver en leur compagnie? Mais il est impossible que deux têtes pareilles se rassemblent sans tramer un complot contre quelqu'un.

Il conclut en me recommandant de ne pas partir le lendemain sans avoir mis mon estomac en état de braver l'air froid du matin en faisant une attaque sur le pâté de venaison, et en vidant une bouteille de vin qu'il laissa à cet effet sur la table où nous venions de souper.

Chapitre XXXVIII.