— Y pensez-vous, miss Vernon? il n'est pas… excusez la franchise d'un ami, il n'est pas convenable que vous m'accompagniez dans une pareille circonstance.

— Je vous comprends, dit miss Vernon en rougissant un peu, c'est parler clairement; et après un moment de réflexion, elle ajouta: - - Et je crois qu'en effet votre objection prouve de l'amitié.

— Ah! miss Vernon, pouvez-vous me croire insensible à l'intérêt que vous me témoignez? répondis-je avec chaleur. Votre offre obligeante me pénètre de reconnaissance; mais je ne dois pas vous laisser écouter la voix de votre générosité. C'est une occasion trop publique. C'est presque la même chose que de se présenter devant une cour de justice.

— Et quand ce serait une cour de justice, croyez-vous que je ne m'y présenterais pas pour protéger un ami? Vous n'avez personne pour vous défendre. Vous êtes étranger; et dans ce pays, sur les frontières du royaume, les juges rendent quelquefois de singulières décisions. Mon oncle n'a pas le moindre désir de se mêler de cette affaire. Rashleigh est absent, et quand même il serait ici, on ne peut pas savoir quel parti il prendrait; les autres sont trop stupides pour vous être d'aucun secours, quand ils en auraient la volonté. Bref, je suis la seule personne qui puisse vous servir, et, toute réflexion faite, j'irai avec vous. Je ne suis pas une belle dame, pour avoir peur des termes barbares de la chicane et des perruques à trois marteaux.

— Mais, ma chère miss Vernon…

— Mais, mon cher M. Francis, restez tranquille et laissez-moi faire; car, lorsque je prends le mors aux dents, il n'y a plus de frein qui puisse m'arrêter.

Flatté de l'intérêt qu'une aussi charmante personne semblait prendre à mon sort, mais sentant quel ridicule ce serait jeter sur nous deux que d'amener avec moi une fille de dix-huit ans pour me servir d'avocat, et ne voulant pas l'exposer aux traits mordants de la médisance, je m'efforçai de combattre encore sa résolution. Elle me répondit d'un ton décidé que mes efforts étaient absolument inutiles; qu'elle était une Vernon, c'est-à-dire d'une famille qui, pour rien au monde, ne voudrait abandonner un ami malheureux, et que tous mes beaux discours à ce sujet pouvaient être fort bons pour des _miss _bien jolies, bien prudentes, bien réservées, telles qu'il en fourmillait à Londres, mais qu'ils ne s'adressaient pas à une obstinée provinciale, accoutumée à faire toutes ses volontés et à n'écouter jamais que sa tête.

Tout en parlant, nous approchions toujours du lieu d'Inglewood- Place, et miss Vernon, pour m'empêcher de continuer mes remontrances, se mit à me faire le portrait du magistrat et de son clerc. Inglewood était, suivant sa description, un jacobite blanchi, c'est-à-dire un homme qui, après avoir longtemps refusé de prêter le serment à la nouvelle dynastie, comme la plupart des autres gentilshommes du comté, avait fini par s'y soumettre pour obtenir la permission d'exercer les fonctions de juge de paix.

— Il l'a fait, me dit-elle, à la prière de tous les squires des environs, qui voyaient à regret le palladium de leurs plaisirs, les lois sur la chasse, près de tomber en désuétude, faute d'un magistrat pour les faire exécuter, le tribunal de justice le plus voisin étant celui du maire de Newcastle, qui, aimant beaucoup mieux manger le gibier sur sa table que de le poursuivre dans les bois, protégeait le braconnier au détriment du chasseur. Voyant donc qu'il était urgent que l'un d'eux sacrifiât ses scrupules au bien général, les gentilshommes du comté de Northumberland jetèrent les yeux sur Inglewood, qui, d'un caractère naturellement apathique et indolent, paraissait devoir se prêter sans beaucoup de répugnance à tous les _credo _politiques. Après avoir trouvé Inglewood pour porter le nom de juge, il fallut chercher quelqu'un pour en remplir les fonctions: c'était bien le corps du tribunal, mais il fallait lui trouver une âme à présent pour diriger et animer ses mouvements. Un malin procureur de Newcastle, nommé Jobson, parut fort en état de conduire la machine. Ce Jobson, qui, pour varier mes métaphores, trouve que c'est un fort bon métier que de vendre la justice à l'enseigne du squire Inglewood, et dont les émoluments dépendent de la quantité d'affaires qui passent par ses mains, soutire tant qu'il peut l'argent des pauvres plaideurs, et met tant de zèle à faire venir pour les moindres causes les parties devant le tribunal que l'honnête juge ne sait où donner de la tête. Enfin il n'y a pas une marchande de pommes, à dix milles à la ronde, qui puisse régler son compte avec la fruitière sans une audience, que le juge lui accorde à contrecoeur, mais que son malin clerc, M. Joseph Jobson, sait le forcer de donner. La scène la plus risible, c'est lorsque les affaires qu'ils ont à juger, telle que la vôtre par exemple, ont quelque rapport à la politique. M. Joseph Jobson (et sans doute il a des raisons pour cela) est un zélé défenseur de la religion protestante et un chaud partisan de la nouvelle dynastie. D'un autre côté, le juge, qui conserve une espèce d'attachement d'instinct pour les opinions qu'il professait avant le jour où il se relâcha quelque peu de ses principes, dans la vue patriotique de faire exécuter la loi contre les destructeurs sans patente des lièvres et des perdrix, se trouve assez embarrassé quand le zèle de son clerc l'entraîne dans des procédures judiciaires qui lui rappellent son ancienne croyance; et, au lieu de seconder les efforts de Jobson, il ne manque jamais de lui opposer l'inactivité et l'indolence. Ce n'est pas qu'il manque entièrement d'énergie: au contraire, pour quelqu'un dont le principal plaisir est de boire et de manger, il est assez gai et assez alerte; mais c'est ce qui rend sa nonchalance factice encore plus comique. Dans ces sortes d'occasions, Jobson, comme un vieux cheval poussif qui se voit condamné à traîner une lourde charrette, s'essouffle et se démène pour mettre le juge en mouvement, tandis que le poids de la voiture résiste aux efforts réitérés de l'impuissant quadrupède qui ne peut réussir à l'ébranler: mais ce qui désespère le pauvre bidet, c'est que cette même machine qu'il trouve si difficile à mettre en mouvement roule quelquefois toute seule, malgré les ruades du limonier, lorsqu'il s'agit de rendre service à quelques- uns des _anciens _amis de squire Inglewood. M. Jobson s'emporte beaucoup alors, et répète partout qu'il dénoncerait le juge au conseil d'état près le département de l'intérieur sans l'amitié particulière qu'il porte à M. Inglewood et à sa famille.

Comme miss Vernon terminait cette singulière description, nous nous trouvâmes devant Inglewood-Place, vieil et gothique édifice dont l'extérieur avait quelque chose d'imposant.