— Mais il n'est pas possible d'empêcher…

— Tout est possible à qui possède du courage et de l'activité; à qui craint, à qui hésite, rien n'est possible, parce que rien ne lui paraît tel.

Miss Vernon prononça ces mots avec une exaltation héroïque; et, pendant qu'elle parlait, je croyais voir une de ces héroïnes du siècle de la chevalerie, dont un mot, dont un regard électrisait les preux, et doublait leur courage à l'heure du danger.

— Et que faut-il donc faire, miss Vernon? répondis-je, désirant et craignant tout à la fois d'entendre sa réponse.

— Partir sur le champ, dit-elle d'un ton ferme, et retourner à Londres. — Peut-être, ajouta-t-elle d'un ton plus doux, êtes-vous déjà resté ici trop longtemps; ce n'est pas vous qu'il faut en accuser; mais chaque moment que vous y passeriez encore serait un crime; oui, un crime, car je vous dis sans feinte que, si les affaires de votre père sont longtemps entre les mains de Rashleigh, vous pouvez regarder sa ruine comme certaine.

— Comment est-il possible…?

— Ne faites pas tant de questions, dit-elle en m'interrompant; mais, croyez-moi, il faut tout craindre de Rashleigh. Au lieu de consacrer aux opérations de commerce la fortune de votre père, il l'emploiera à l'exécution de ses projets ambitieux. Lorsque M. Osbaldistone était en Angleterre, Rashleigh ne pouvait pas accomplir ses desseins: pendant son absence, il en trouvera mille occasions, et soyez sûr qu'il ne manquera surtout pas d'en profiter.

— Mais comment puis-je, disgracié par mon père et sans aucun pouvoir dans sa maison, empêcher ce danger par ma présence?

— Votre présence seule fera beaucoup. Votre naissance vous donne le droit de veiller aux intérêts de votre père; c'est un droit inaliénable. Vous serez soutenu par son premier commis, par ses amis, par ses associés. D'ailleurs les projets de Rashleigh sont d'une nature…! elle s'arrêta tout à coup, comme si elle craignait d'en dire trop, — sont, en un mot, reprit-elle, de la nature de tous les plans sordides et intéressés, qui sont abandonnés aussitôt que ceux qui les méditent voient leurs artifices découverts et s'aperçoivent qu'on les observe. Ainsi donc, dans le langage de votre poète favori:

À cheval! à cheval! délibérer c'est craindre.