— Ah! Diana! m'écriai-je entraîné par un sentiment irrésistible, pouvez-vous bien me conseiller de partir? Hélas! peut-être trouvez-vous que je suis resté ici trop longtemps?

Miss Vernon rougit, mais répondit avec la plus grande fermeté: — Oui, je vous conseille non seulement de quitter Osbaldistone-Hall, mais même de n'y jamais revenir. Vous n'avez qu'une amie à regretter ici, ajouta-t-elle avec un sourire forcé, une amie accoutumée depuis longtemps à sacrifier son bonheur à celui des autres. Vous rencontrerez dans le monde mille personnes dont l'amitié sera aussi désintéressée, plus utile, moins assujettie à des circonstances malheureuses, moins sous l'influence des langues perverses et des inévitables contrariétés.

— Jamais, m'écriai-je, jamais! Le monde ne peut rien m'offrir qui compense ce qu'il faut que je quitte. Et je saisis sa main que je pressai contre mes lèvres.

— Quelle folie! s'écria-t-elle en s'efforçant de la retirer. Écoutez-moi, monsieur, et soyez homme. Je suis, par un pacte solennel, l'épouse de Dieu, à moins que je ne veuille épouser un Thorncliff. Je suis donc l'épouse de Dieu; le voile et le couvent sont mon partage. Modérez vos transports, ils ne servent qu'à prouver encore mieux la nécessité de votre départ. À ces mots elle retira brusquement sa main et ajouta, mais en baissant la voix: Quittez-moi sur-le-champ… Nous nous reverrons encore ici, mais ce sera pour la dernière fois.

Je m'aperçus qu'elle tressaillait; mes yeux suivirent la direction des siens, et je crus voir remuer la tapisserie qui couvrait la porte du passage secret qui conduisait de la bibliothèque à la chambre de Rashleigh. Je ne doutai point que quelqu'un ne nous écoutât, et je regardai miss Vernon.

— Ce n'est rien, dit-elle d'une voix faible, quelque rat derrière la tapisserie.

J'aurais fait la réponse d'Hamlet si j'avais écouté l'indignation qui me transportait à l'idée d'être observé par un témoin dans un semblable moment. Mais la prudence, ou plutôt les prières réitérées de miss Vernon qui me criait d'une voix étouffée: — Laissez-moi! laissez-moi! m'empêchèrent d'écouter mes transports, et je me précipitai hors de la chambre dans une espèce de frénésie farouche que je m'efforçai en vain de calmer.

Mon esprit était accablé par un chaos d'idées qui se détruisaient et se chassaient l'une l'autre, telles que ces brouillards qui dans les pays montagneux descendent en masses épaisses et dénaturent ou font disparaître les marques ordinaires auxquelles le voyageur reconnaît son chemin à travers les déserts. L'idée confuse et imparfaite du danger qui menaçait mon père, la demi- déclaration que j'avais faite à miss Vernon sans qu'elle eût paru l'entendre, l'embarras de sa position, obligée, comme elle était, de se sacrifier à une union mal assortie ou de prendre le voile: tous ces souvenirs se pressaient à la fois dans mon esprit, sans que je fusse capable de les méditer. Mais ce qui par dessus tout me déchirait le coeur, c'était la manière dont miss Vernon avait répondu à l'expression de ma tendresse: c'était ce mélange de sympathie et de fermeté qui semblait prouver que je possédais une place dans son coeur, mais une place trop petite pour lui faire oublier les obstacles qui s'opposaient à l'aveu d'un mutuel attachement. L'expression de terreur plutôt que de surprise avec laquelle elle avait remarqué le mouvement de la tapisserie semblait annoncer la crainte d'un danger quelconque, crainte que je ne pouvais m'empêcher de croire fondée; car Diana Vernon était peu sujette aux émotions nerveuses de son sexe, et elle n'était pas d'un caractère à se livrer à de vaines terreurs. De quelle nature étaient donc ces mystères dont elle était entourée comme d'un cercle magique, et qui exerçaient continuellement une influence active sur ses pensées et sur ses actions, quoique leurs agents ne fussent jamais visibles? Ce fut sur cette réflexion que je m'arrêtai; j'oubliai les affaires de mon père, et Rashleigh et sa perfidie, pour ne songer qu'à miss Vernon, et je résolus de ne point quitter Osbaldistone-Hall que je ne susse quelque chose de certain et de positif sur cet être enchanteur, dont la vie semblait partagée entre le mystère et la franchise: la franchise, présidant à ses discours, à ses sentiments; et le mystère, répandant sa nébuleuse influence sur toutes ses actions.

Comme si ce n'était pas assez d'éprouver l'intérêt de la curiosité et de l'amour, j'éprouvais encore, comme je l'ai déjà remarqué, un sentiment profond, quoique confus, de jalousie. Ce sentiment, croissant avec l'amour, comme l'ivraie avec le bon grain, était excité par la déférence que Diana montrait pour ces êtres invisibles qui dirigeaient ses actions. Plus je réfléchissais à son caractère, plus j'étais intérieurement convaincu qu'elle ne se soumettrait à aucun assujettissement qu'on voudrait lui imposer malgré elle, et qu'elle ne reconnaissait d'autre pouvoir que celui de l'affection; il se glissa dans mon âme un violent soupçon que c'était là le fondement de cette influence qui l'intimidait.

Ces doutes, mille fois plus horribles que la certitude, augmentèrent mon désir de pénétrer le secret de sa conduite, et, pour y parvenir, je formai une résolution dont, si vous n'êtes pas fatigué de la lecture de ces détails, vous trouverez le résultat dans le chapitre suivant.