Les deux dômes, construits à un intervalle encore plus grand, font ressortir davantage cette infériorité. Le plus ancien recouvre dignement la tombe, tandis que l'autre serait bon tout au plus à orner un kiosque de journaux.

Dans un angle, en face du côté nord de El Azhar, un large escalier conduit à un portail. C'est l'entrée d'un de ces «medresseh» ou collège, qu'il est souvent difficile de distinguer d'une mosquée. On est surpris d'apprendre qu'il ne date que de 1774. La décadence architecturale avait commencé bien avant, et cependant il est impossible de s'en apercevoir ici. Stanley Lane Poole nous apprend que le monument fut copié sur les plans d'une vieille mosquée de Boulak. Avec les stalles qui l'entourent en bas et le dôme qui s'élève au-dessus de la balustrade d'arabesques, contre le bleu foncé du ciel, on a un sujet de tableau auprès duquel pas un peintre ne passerait sans s'arrêter. Si j'écrivais un guide à l'usage des artistes, je marquerais cet endroit de trois étoiles.

En tournant brusquement au prochain coin, un chemin en zigzag vous conduit bientôt dans El Ashrafiyeh, la rue principale qui continue El Nahâssîn, et vous vous trouvez à nouveau au milieu du bruit et du mouvement de ce quartier affairé du Caire. Ici, il y a d'autres grandes mosquées à côté les unes des autres ou se faisant face, des dômes et des minarets qui coupent la perspective et se détachent sur la ligne azurée du ciel. De nouveau les cris des chameliers, des vendeurs, des conducteurs d'ânes vous étourdissent. Un cocher vêtu d'une robe bleue essaie de conduire à travers cette foule sa voiture pleine de touristes. Le drogman, assis à côté de lui sur le siège, exhorte aussi les piétons à faire place: «Oah ja gedda!»—«Oah ismaelak!»—«Oah riglak».—«Iftah eynak ja am!» (Attention, eh! l'ouvrier!—Eh! là-bas, à gauche!—Attention à tes pieds!—Ouvre donc l'œil, mon oncle!) et bien d'autres cris du même genre. Les touristes ont l'air fatigué et ahuri; ils ont vu tant de choses dans une courte matinée! Un jeune garçon a encore assez d'énergie pour prendre en passant quelques instantanés, mais il semble se soucier fort peu de ce qu'il attrape ainsi au hasard. Juste en face de vous, à côté des marches de la mosquée de Ghûrî et presque entièrement caché par les stores du magasin voisin, se trouve un étroit passage qui conduit au Bazar des Parfums.

Ici on vous offre pour six ou huit francs, un minuscule flacon contenant quatre ou cinq gouttes d'essence de rose. Ce passage couvert et bordé de petites boutiques semblables à des armoires, vous conduit à un dédale de ruelles dont chacune a son commerce particulier. Le Bazar des Épices est très intéressant, et les couleurs qui s'y jouent enchantent le regard. La cannelle, la girofle, la muscade et l'aloès, entassés autour du marchand, s'harmonisent délicieusement avec sa robe de soie et les sacs, paniers et nattes qui forment le mobilier de sa boutique.

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Vous pouvez aussi flâner dans les bazars tunisiens et algériens, dans celui des cordonniers et des marchands d'articles en laine d'Arabie, et revenir ainsi vers la rue principale, non loin de la grande mosquée El Muaiyad.

Cet imposant bâtiment fut construit en 1416 par le sultan mamelouk circassien, El Muaiyad, pour servir de medresseh, dont il existait à cette époque un grand nombre. Mais lorsque les étudiants se portèrent en foule vers El Azhar, ces collèges furent convertis en mosquées congréganistes. Celle qui nous occupe sert aussi de mausolée à son fondateur et à sa famille. Ce sultan El Muaiyad fut un grand constructeur, et malgré toutes les difficultés de son règne de dix années, il fit bâtir six mosquées, deux collèges et l'hôpital Moristan El Muaiyad. L'architecture sarrasine avait atteint son apogée au siècle précédent. Quant aux magnifiques portes de bronze, elles appartenaient primitivement à la mosquée du sultan Hasan dont nous parlerons plus tard.

Cette mosquée n'est cependant pas ce qu'il y a de plus intéressant dans cette partie du Caire; elle est éclipsée par une vieille porte monumentale, la Bâb-ez-Zuwêleh, qui doit son nom à une tribu de Berbères qui campa jadis non loin de là. C'est une des trois grandes portes percées dans le mur qui séparait Kahira des sites plus anciens de Fostât et Katâi, et qui fut construit par le vizir arménien Bedr pendant le califat d'El Mustausir, en 1070. Depuis cette date jusqu'à la conquête du Caire en 1517, cette porte fut associée à tous les événements dramatiques qui se passèrent dans cette ville. Les bastions carrés et massifs, la voûte arrondie et les passages couverts sont d'un caractère plus byzantin que sarrasin. Les deux tours furent raccourcies pour recevoir deux minarets jumeaux que fit élever El Muaiyad lorsqu'il construisit sa mosquée, mais à part cela rien n'a été changé. Stanley Poole nous raconte dans son intéressante Histoire du Caire quantité de scènes tragiques qui se jouèrent à l'ombre de cette vieille porte. Il relate, entre autres, comment, en 1154, Nasr, l'assassin du calife Fauceant, El-Zâhir, fut livré pour 750 000 francs par les Templiers de Palestine aux femmes du Harem qui, après l'avoir affreusement torturé, l'envoyèrent, mutilé et aveugle, à travers les rues du Caire pour être crucifié vivant sur la Bâb-ez-Zuwêleh. Dix ans plus tard, le vizir Dargham fut assassiné ici même. C'était un brave paladin qui avait combattu contre les croisés à Gaza, mais il commit la malheureuse imprudence de prendre l'argent sacré des mosquées pour payer ses troupes. Abandonné même des siens dont il avait été l'idole jusqu'alors, il fut poursuivi par une foule en furie, et, sous cette porte, il eut la tête coupée et son corps, jeté dans le fossé, fut livré aux chiens.