Lorsque l'orthodoxe et célèbre Saladin succéda au dernier calife Camboise, il eut à combattre un soulèvement des troupes nègres qui adhéraient encore à l'hérésie de Shîa, et une sanglante boucherie qui dura deux jours entiers eut lieu à quelques pas de la porte. Enfin, quand les envoyés mongols vinrent au Caire demander impertinemment que la ville se rendît, le mamelouk Kutuz les fit décapiter et exposa leurs têtes à la vue de la populace, sur cette porte fameuse.
Cette porte monumentale est située non loin d'une maison qui attire l'attention par une grande grille en fer et une colonne construite dans une encoignure. Cette colonne qui semble n'avoir été qu'un chanfrein ornemental, fut pendant de nombreuses années le lieu d'exécution; les criminels étaient étranglés contre sa base. Il n'est vraiment pas étonnant que la porte ait une mauvaise réputation et qu'on la considère comme hantée! Elle est d'ailleurs ornée, si l'on peut dire, de vieux lambeaux d'étoffe, ainsi que de dents suspendues à une ficelle, et de quantité d'autres choses aussi peu agréables à la vue. Si vous vous arrêtez quelque temps à cet endroit, vous serez surpris de voir des gens s'avancer mystérieusement derrière la porte et soudainement y enfoncer un clou. Ce manège m'intrigua beaucoup la première fois que je m'installai là pour peindre. Le fidèle Mohammed m'instruisit. Il paraît qu'un certain Kutb-el-Mitwelli, célèbre saint, fréquente la niche qui se trouve derrière cette porte, mais comme il a le pouvoir de se rendre invisible, il est assez difficile de s'assurer de sa présence. Ce saint possède l'art de guérir miraculeusement les gens, et il a été prouvé que lorsqu'une dent fait beaucoup souffrir, si on l'arrache et qu'on la fixe à la porte, la souffrance cesse très rapidement!... Quantité de mamans amènent ici des enfants aux yeux malades, et leur pressent le visage contre la porte. Les sceptiques feront bien de ne pas suivre cet exemple, car ils risqueraient fort, en frottant leur épiderme à cet endroit, d'attraper quelque chose de bien pire que ce qu'ils désirent guérir. De temps à autre, un vieillard d'apparence extraordinaire et qui est l'objet d'une grande vénération, vient s'asseoir devant la porte. Aucun artiste du moyen âge n'habilla un Lazare de haillons plus étranges. Son regard farouche et la lance qui arme son poing arrêtent toute plaisanterie à son sujet. Je n'ai jamais pu approfondir quelle relation existe entre ce vieillard et le mystérieux saint El-Mitwelli; je m'y emploierai à nouveau...
L'aquarelle ci-contre représente les deux minarets de El Muaiyad qui s'élèvent si gracieusement au-dessus de cette porte de tragique mémoire. Les maisons avoisinantes cachent la porte elle-même, qui a tenté les crayons ou les pinceaux de bien des artistes. L'espace qui l'entoure est trop restreint, et après tout il est peut-être préférable que le lieu sinistre d'où s'élèvent ces ravissants minarets reste caché.
Les deux minarets ressemblent beaucoup à celui d'El Azhar que j'ai particulièrement décrit. Les sultans circassiens du XVe siècle étaient très amateurs de cette ornementation; mais cette architecture n'a ni la simplicité, ni la grandeur de celle du XIVe siècle, comme nous le verrons du reste en la comparant avec les travaux plus anciens du sultan Hasan. Les rues sont généralement si étroites qu'il est impossible d'avoir une vue d'ensemble des mosquées.
Il est assez curieux que El Mahmüdi Muaiyad ait choisi les tours de la porte Zuwêleh comme base des minarets qui appartiennent à sa mosquée mortuaire. Il est vrai qu'il fut pendant longtemps, dans cette tour même, le prisonnier de ses sujets révoltés. C'était un homme très pieux appartenant à la religion, alors orthodoxe, que Saladin avant lui avait purgée de l'hérésie de Shîa. Il passait aussi pour être un homme instruit, un poète, un orateur et un musicien. Sa façon de vivre et de s'habiller était des plus simples. Il s'enveloppait d'une étoffe de laine blanche ordinaire en signe de deuil, en raison de la peste qui ravageait le pays. Il n'avait malheureusement aucune tolérance pour ceux qui ne partageaient pas ses croyances, et les superbes monuments qu'il éleva furent principalement payés avec l'argent qu'il arracha aux chrétiens et aux juifs. Il renforça la loi qui obligeait les chrétiens et les juifs à s'habiller autrement que les Mahométans. Les premiers portaient une robe bleue et un turban noir, et les autres une robe jaune et un turban également noir. Pour les distinguer encore plus des vrais croyants, une lourde croix devait être suspendue au cou du chrétien et une grosse boule noire au cou du juif. Bien que ces lois ne soient plus en vigueur depuis de nombreuses années, je ne me rappelle pas avoir jamais vu soit un chrétien, soit un juif, porter le turban blanc qui est la couleur le plus généralement adoptée par les Mahométans.
Suivons maintenant la rue située à gauche de la porte Derb-el-Ahmar, d'où nous apercevons une dernière fois les minarets de El Muaiyad qui dominent un groupe de vieilles maisons et montent avec grâce vers le ciel.
J'ai vu souvent ici un vieillard plié sous le poids d'un grand récipient à eau attaché sur son dos; un tuyau en métal passe par-dessus son épaule, et, en se penchant légèrement, il peut faire couler l'eau dans une tasse qu'il tient à la main. Fréquemment un passant s'arrête et vide la tasse, payant le vieillard d'un simple remerciement, ce qui paraît le satisfaire, puisqu'il remplit de nouveau la tasse en fredonnant la chanson qui me le fit d'abord remarquer. Mon guide s'étant, lui aussi, désaltéré sans rien offrir en échange au pauvre vieux, je le plaisantai à ce sujet, et je lui demandai de me traduire la chanson. Les paroles en sont presque identiques au premier verset d'Isaïe et peuvent être traduites par: «O vous tous qui avez soif, venez à cette fontaine; que celui qui n'a pas d'argent vienne et boive; venez et buvez sans argent!» Cette coutume date probablement d'une époque antérieure à Mahomet, et peut-être de l'époque même d'Isaïe. Maintenant que les fontaines ont été construites dans tous les quartiers de la ville, cette charmante coutume disparaîtra sans doute, et ce sera dommage.