Nous passons maintenant devant la petite mosquée de Ismâs-el-Ishâki, à la bifurcation de deux rues, et, à droite, devant une ravissante fontaine avec de très jolies tuiles et un plafond richement colorié. Une autre mosquée à droite et nous arrivons enfin à la belle mosquée de El-Merdani.
Cette mosquée était dans un déplorable état de ruine lorsque je la visitai pour la première fois, et, bien que d'une façon générale les artistes prisent peu les bâtiments remis à neuf, je fus enchanté quand j'appris que la Commission pour la préservation des monuments arabes en avait entrepris la restauration. Celle-ci fut dirigée par Herz Bey et exécutée d'une façon si admirable qu'il est maintenant possible d'apprécier le degré de perfection que l'art sarrasin avait atteint pendant la première moitié du XIVe siècle. Une bonne partie des sculptures sur bois se trouvent dans des musées européens.
Une petite rue étroite qui longe la Merdani nous conduit dans une artère plus large, dont les maisons évoquent une aristocratie déchue. L'une d'elles, avec un portail majestueux et de grandes bay windows dont les stores de bois sculpté sont brisés et raccommodés çà et là au moyen de morceaux de caisses d'emballage, semblerait indiquer que son propriétaire est complètement ruiné, à moins, au contraire, que ses affaires ne soient si prospères qu'il ait pu se construire une autre habitation dans le nouveau quartier d'Ismalieh en laissant son ancienne demeure à la garde des rats et d'un vieil eunuque. J'ai souvent trouvé dans ces vieilles maisons des cours fort intéressantes, mais il est difficile d'en obtenir une bonne vue. La porte massive est souvent ouverte, mais le passage qui conduit à l'intérieur de la cour fait généralement un brusque coude au bout de quelques mètres, coupant ainsi la perspective.
C'est dans des cas semblables que mon fidèle guide se montrait particulièrement utile. Si la maison se trouvait dans un cul-de-sac désert et sans personne aux abords capable de nous donner des renseignements, il pénétrait bravement. S'il revenait aussitôt, c'est qu'il n'y avait rien de curieux à mon point de vue, car il avait une idée très juste de ce que je recherchais.
Quelquefois il trouvait la maison complètement abandonnée ou le gardien profondément endormi, et il revenait à pas de loup me faire signe de le suivre. Lorsqu'il y avait vraiment quelque chose d'intéressant, il entrait en pourparlers afin d'obtenir la permission d'installer mon chevalet. Généralement, l'affaire était vite conclue, le gardien acceptant avec joie un shilling ou deux; mais d'autres fois, il était nécessaire de s'adresser au propriétaire lui-même, et c'était alors une question d'un ou de plusieurs jours. Si la maison était importante, la grande difficulté venait du harem, surtout, oh! surtout si l'entrée que je désirais peindre se trouvait être celle du Département des Dames. Dans un certain cas, le maître du harem me déclara avec bonne humeur qu'aucune de ses femmes ne penserait à bouger pendant les heures chaudes de la journée, et que par conséquent je pouvais peindre jusqu'au moment où ces dames désireraient prendre l'air. Du reste, cela l'amusa de me voir peindre son eunuque dormant à poings fermés devant la porte du harem. Cet eunuque, lorsqu'il se réveilla, déclara qu'il faisait trop chaud en cet endroit et, pour le décider à y rester, il fallut que Mohammed Brown tînt une ombrelle au-dessus de sa tête et protégeât ainsi son teint!
Les femmes avaient évidemment suivi toute la scène, cachées derrière leur meshrebiya, car, lorsque l'eunuque eut rôti assez longtemps pour me permettre de terminer son portrait, j'entendis des chuchotements et des rires étouffés, et je fus bientôt prié d'envoyer mon tableau à ces dames afin qu'elles pussent le voir. Or, ce tableau, qui n'avait nullement la prétention d'être humoristique, les frappa comme tel et de grands éclats de rire retentirent. L'eunuque réapparut bientôt, l'air tout à fait penaud, et il fit ressortir avec amertume toutes les indignités qu'il venait de souffrir par ma faute; mais un autre baksheesh eut vite fait de le consoler.
La rue El-Merdani est courte et se termine au Sûk-el-Sellâha, le marché des Armuriers. La tranquillité de la rue contraste avec le vacarme des fabricants de fusils et le bruit des soufflets. De farouches Bédouins et des Arabes de Syrie font réparer leurs longs fusils. De vieilles espingoles, des lances et quelques fusils de chasse modernes sont accrochés dans les magasins dont les planchers sont couverts de morceaux de fer et de cuivre. Il y a peu à voir ici aujourd'hui, dans cet endroit qui fut autrefois la grande fabrique d'armes des sultans. Des maisons dont il ne reste que le rez-de-chaussée, une mosquée en ruines et un minaret qui menace de s'écrouler chaque fois que le Muezzin y monte pour appeler les armuriers à la prière, complètent le tableau.