Je me rappelle que lors de ma première visite, la vue de ce vieux Musulman habillé d'une robe de soie jaune, coiffé d'un énorme turban, assis, les jambes croisées, sur un tapis de Perse, un coussin de soie jaune derrière lui, et entouré des cercles de fumée qui s'échappaient de son chibouk, m'émerveilla comme un superbe tableau vivant d'après une des œuvres de Benjamin Constant. A cette époque, je ne savais pas un mot d'arabe et c'était la première fois que j'étais présenté à un prince oriental. Je n'ignorais pas que mon ami Choueri Tabet, qui m'avait présenté, traduirait mes paroles de façon à les rendre le plus possible agréables à notre hôte, mais, malgré cela, je me sentais mal à l'aise et gêné par mes vêtements si pauvres et vulgaires comparés à la superbe robe de soie du Cheik. Cette gêne ne fut heureusement que momentanée. Un nègre apporta du café et des cigarettes, et mon ami engagea une conversation animée avec notre hôte.
Certaines plaisanteries firent tellement rire le vieillard qu'il se tenait les côtes, mais craignant que je ne me sentisse encore plus intimidé, il faisait un grand effort pour s'arrêter de rire et insistait pour que mon ami me racontât l'histoire. Quand il était bien certain que j'avais compris, il recommençait à rire jusqu'à ce que les larmes couvrissent sa figure ridée. L'impression que me fit ce beau vieillard, sa dignité personnelle et celle de tout ce qui l'entourait, fut si grande que j'ai complètement oublié le sujet de ces plaisanteries. Sa demeure était, pour travailler, un endroit unique et délicieux, et j'ose espérer que si l'occasion se présentait, les héritiers du charmant Cheik auraient la même amabilité et m'accorderaient le même privilège.
L'architecture et l'arrangement de ces maisons se sont développés suivant les besoins du climat et suivant les lois sociales et religieuses du pays. Les architectes sarrasins se sont toujours efforcés de construire des maisons où la vie serait supportable pendant les chaleurs de l'été, et dans lesquelles le sexe faible aurait ses quartiers spéciaux et privés. Le hall voûté, faisant face au nord, et ouvrant sur une cour spacieuse, ne convient qu'à un climat chaud. Une entrée séparée, pour le harem, avec ses pièces ouvrant sur un jardin ou une cour privée, et la nécessité de bien masquer les fenêtres qui ouvriraient sur la rue, sont des considérations dont un architecte n'a pas à s'occuper dans nos pays du nord. Les grillages de bois, meshrebiya, qui permettent de voir ce qui se passe dehors, tout en étant soi-même invisible, sont employés aussi dans les appartements des hommes pour tamiser les rayons du soleil, tout en permettant à l'air de circuler. Si le Coran ne défend pas précisément la reproduction des objets naturels comme base de l'art décoratif, il ne l'encourage pas. Mais les croyants ont prouvé à quel point ils sont capables de décorer leurs maisons d'une façon artistique, malgré ce désavantage. L'étroitesse des rues permet de rendre visite à un voisin ou d'aller à la mosquée, en restant à l'ombre, et les grandes cours et jardins intérieurs assurent l'aération nécessaire des maisons. A mesure que les gens riches abandonnent cette partie du Caire pour aller habiter les nouveaux quartiers, les arrangements sanitaires y sont de plus en plus négligés, ce qui, naturellement, tend à augmenter l'exode. En fait, je crois que le seul moyen de sauver le vieux Caire d'une ruine complète serait de le doter d'un système d'égouts modernes.
Nous longeons maintenant le mur du jardin de Sadaat et, après un ou deux coudes, nous arrivons à la mosquée Hasan Pacha. Bien que construite trois siècles après que l'architecture arabe eut atteint sa perfection, cet édifice n'en est pas moins très artistique. Son style n'est pas comparable aux chefs-d'œuvre des XIVe et XVe siècles, mais, heureusement, le déclin de l'architecture arabe fut aussi lent que ses progrès eux-mêmes l'avaient été. Je citerai ici une phrase heureuse de Lane Poole, qui remarque dans son Histoire de l'Égypte: «Toute chose, en Orient, change par degrés presque imperceptibles, et les roues du Seigneur dans le Moulin Égyptien moulent avec la même lenteur que les sakiya[3] criards des paysans».
L'entourage de cette mosquée ajoute considérablement à son pittoresque. Chose rare au Caire, l'espace qui s'ouvre devant elle permet de s'en éloigner suffisamment pour en voir l'ensemble extérieur, ainsi que la petite école située au-dessus de la Sebîl et un arbre qui paraît avoir poussé là dans le seul but d'améliorer encore la composition. Le tout est d'un ton riche et chaud. Les rangées alternées de pierres rouges et de pierres jaunes, qui sans doute avaient l'air assez cru à l'époque où Hasan Pacha fut enterré ici, se sont fondues ensemble, quant à la couleur, d'une façon merveilleuse. Les siècles ont adouci les détails trop appuyés, qui sont encore bien visibles en haut, quand le soleil de midi fait ressortir leur dessin, mais à la base, près de l'entrée, ces détails ont complètement disparu, usés par les fidèles sans nombre qui ont passé sous la porte. La mosquée paraît en excellent état, et il faut espérer qu'aucune restauration ne sera nécessaire d'ici à longtemps, car, si bien que ces travaux soient exécutés, ils enlèvent toujours au charme un peu de son authenticité.
Au Caire, il n'est nullement nécessaire de se reporter à des siècles éloignés pour trouver une belle architecture, car la plupart des grandes maisons particulières furent bâties d'après les vieux plans jusqu'à la fin du XVIIIe siècle, et le très bel exemple de cette architecture, la maison de Sadaat que j'ai décrite, ne date que de deux cents ans. Il est difficile en Égypte de définir les époques, car il n'y a jamais de brusques changements de style, comme, par exemple, la Renaissance en Europe. Les édifices se ressemblèrent toujours à peu près et suivirent les mêmes principes jusqu'à l'accession de Mahomet Ali, en 1805. A partir de cette époque, l'architecture arabe ne changea pas, mais elle cessa subitement et complètement d'exister. Il serait impossible, je crois, de trouver aujourd'hui un architecte natif du Caire, ayant la moindre idée de l'art de construire comme l'entendaient ses aïeux. Les quelques maisons bâties dans ce qu'on appelle le «style arabe moderne» ont été construites par des architectes européens et ce sont des chrétiens qui dirigent les travaux de restauration des vieux monuments. Espérons qu'un jour l'Égyptien découvrira que l'architecture de ses ancêtres était bien plus belle et bien mieux appropriée à son climat et à ses besoins que les bâtiments sans nom et sans style qu'on élève aujourd'hui dans les nouveaux quartiers, et qu'un nouveau Caire, bâti sur les plans et dans le style de l'ancien, renaîtra, pour le plus grand bonheur des fidèles de la Beauté.