CHAPITRE VI
LA MOSQUÉE IBN-TULÛN
Un lieu historique et légendaire. || Une merveille architecturale. || Un cortège pittoresque. || Mariage a la turque. || La mosquée abandonnée. || Le puits de Joseph.
Continuant notre promenade dans la direction du sud, en suivant ce que l'on pourrait appeler «le faubourg Saint-Germain» du vieux Caire, nous passons devant la mosquée Ezbek-el-Yusefi. Puis, des rues désertes nous conduisent enfin à la Sharia Tulûn. Les maisons ont de plus en plus l'air abandonné, et cependant, çà et là, les admirables mesrebiya des «bay windows» et un portail magnifique nous rappellent que ce quartier fut autrefois le plus riche et le plus aristocratique de la ville. Mais voici l'entrée de la mosquée Ibn-Tulûn. On ne peut voir qu'une faible partie de l'extérieur, car une quantité de maisons en ruines l'entourent. Après avoir gravi quelques marches, nous passons sous une arche assez élevée et nous nous trouvons dans la cour intérieure. Ce qui frappe le plus, au premier abord, c'est l'étendue et la désolation de cette mosquée; le silence est également saisissant. Pas le moindre son de la vie extérieure ne parvient ici, et il semble que la poussière des siècles passés amortisse le bruit des pas.
Les histoires qu'on raconte au sujet de cette mosquée nous paraissent moins légendaires, maintenant que nous nous sentons saisis par la magie du lieu. Le plateau sur lequel nous nous trouvons fait partie de la chaîne de montagnes Yeshkur qui, depuis les temps les plus reculés, jouit d'une grande réputation de sainteté. Ce serait ici, en effet, que Moïse s'entretint avec Jéhovah, et, dit-on, les prières faites en cet endroit auraient beaucoup plus de chance d'être exaucées que celles faites ailleurs. Enfin, nous sommes tout près de Kalat-el-Kebsh (le château du Bélier), où Abraham aurait sacrifié l'holocauste, à la grande joie de son petit-fils Isaac.
La façon dont fut obtenu l'argent nécessaire à la construction de cet édifice touche également au miraculeux. Errant sur les collines Mokattam, Ahmed Ibn-Tulûn découvrit d'immenses trésors cachés dans une caverne qu'on appelait le Four de Pharaon. Il fit immédiatement le vœu de dédier cette trouvaille à Allah et de construire une mosquée assez vaste pour contenir toute la population de sa capitale. Quant à l'emplacement, il semblait tout indiqué, ici même, en ce lieu sacré, à l'extrémité du nouveau faubourg El-Kataî, qu'il dominait, loin de la mosquée Asur et à proximité de son propre palais et des maisons des Nobles.
Il chargea les plus grands architectes de faire les plans, mais immédiatement des difficultés s'élevèrent. Les architectes demandèrent six cents colonnes qu'ils voulaient se procurer en démolissant des temples ou des églises chrétiennes. Le grand Émir qui était un homme de culture, un savant, bon et tolérant, s'y opposa. Cette difficulté fut surmontée grâce à un plan soumis par un architecte copte qui était alors prisonnier à El-Kataî. Il proposait qu'on substituât aux colonnes des piliers de briques durcies au feu avec deux piliers de marbre de couleur élevés de chaque côté du Kibla. Ibn Tulûn fut frappé par la grandeur et l'originalité de ces nouveaux plans et le prisonnier chrétien fut chargé de la construction. Cette superbe mosquée, vraiment digne du lieu sacré sur lequel elle est élevée, fut commencée en 876 et terminée deux ans plus tard. Elle a contribué plus qu'aucun des autres grands travaux exécutés sous Ibn-Tulûn, à conserver le nom de celui-ci vivant dans la mémoire de ses compatriotes.
Le Liwan, ou cloître, qui se trouve du côté sud-est, où est également la Niche (Kibla) qui regarde dans la direction de la Mecque, est formé de cinq rangées d'arches (dont une a aujourd'hui disparu), tandis qu'une double rangée s'aligne le long des trois autres côtés du carré. Le plan général est celui de presque toutes les mosquées construites du IXe au XVe siècle, mais un de ses traits caractéristiques est la présence, à une époque aussi lointaine, de l'arête en pointe. Il y a une légère courbe intérieure à l'endroit où elle s'élance du pilier, mais qui n'est pas suffisamment accentuée pour rappeler l'arête mauresque en forme de fer à cheval. Au coin des piliers, une demi-colonne est placée et sert de chanfrein. Une arête plus petite remplit l'espace entre les plus grandes, ce qui allège beaucoup l'effet général et a aussi l'avantage de réduire le poids que les piliers ont à supporter. Un fort joli motif court le long des arches et en haut des piliers, adoucissant la sévérité de l'ensemble. Ces ornementations faites avec l'outil dans le plâtre alors qu'il était encore humide, ont quelque chose d'étonnamment vivant qu'aucun moulage selon les procédés ordinaires ne leur aurait donné. La magnifique chaire de bois sculpté n'est plus, hélas! que le squelette de ce qu'elle fut. L'endroit fut pendant si longtemps abandonné, sans gardien, que tout ce qui était transportable fut volé, soit pour être vendu aux collectionneurs, soit simplement pour faire du feu. Le kibla, entouré d'une arche double supportée par deux paires de colonnes en marbre, est richement embelli de mosaïques et de pierres précieuses. Ses proportions sont très belles et c'est un véritable chef-d'œuvre de couleurs. Les vieux caractères kufics, copiés du texte sacré, sont très décoratifs.