On jouit de délicieux points de vue et de charmantes perspectives en se promenant à l'ombre de ce cloître, le long de la grande cour ensoleillée. Une très curieuse tour en forme de tire-bouchon, et qu'on ne peut guère appeler un minaret, s'élève au-dessus des murs dans le coin nord-est. Il faut en faire l'ascension, car on a, de là-haut, une vue merveilleuse sur le Caire: presque toute la vieille ville s'étend au nord; de la masse des maisons s'élèvent partout d'innombrables dômes et minarets; les uns sont isolés tandis que les autres semblent groupés. S'il était donné à Ibn-Tulûn de contempler ce spectacle, il aurait quelque étonnement: de son vivant rien de tout cela n'existait. A part quelques tentes arabes, il n'y avait pas là une seule habitation et l'œil n'apercevait à gauche qu'une vaste solitude marécageuse, submergée à l'époque du Haut Nil, et à droite le désert de sable. Loin, loin à l'ouest, l'Émir verrait les Pyramides aussi peu changées que les monts Mokattam à l'est, mais ce seraient là les deux seules choses qui lui rappelleraient le pays sur lequel il régna il y a mille ans. El-Kaluro n'existait pas alors. Tournant ses regards vers le sud, il chercherait vainement El-Kataî, le faubourg Royal, parmi les tristes masures actuellement debout. El-Askar a disparu et, seules, les collines de Babylone indiquent l'endroit où Anir éleva la puissante «Ville des Tentes» ou Fostât.
Pour nous, la vue la plus impressionnante est certainement celle de cette grande mosquée abandonnée qui est là à nos pieds. La vénération qu'inspirait ce lieu dut y attirer des milliers de fidèles; les différentes tribus qui formaient l'armée de l'Émir et qui campaient alentour, devaient remplir l'immense cour, lorsque quelque cheik renommé venait y prêcher et enflammer leur enthousiasme guerrier. Ici, Saladin, après avoir vaincu les Croisés, sera venu offrir des actions de grâce à Allah et lui demander d'assurer définitivement le triomphe du Croissant et l'humiliation de la Croix. Et cependant, la croyance que les prières faites en ce lieu sacré seraient plus efficaces que celles faites ailleurs, n'a pas assuré à cette mosquée une congrégation de fidèles. L'Oriental, à l'imagination si vive, se figure facilement qu'elle est hantée par des Affrits, et il croit sans doute plus prudent d'aller prier dans un endroit un peu moins dilapidé et surtout moins fréquenté par ces êtres désagréables.
Suivant maintenant la Sharia Tulûn sur un kilomètre environ, nous apercevons la mosquée Mohamet Ali qui couronne la citadelle. On assiste toujours à quelque chose d'intéressant quand on flâne dans ces rues: tous les événements importants de la vie d'un Cairote se manifestent autant dehors que dans les maisons. Ces petits drapeaux rouges que nous voyons flotter au travers d'une étroite allée, annoncent un mariage ou une naissance. Le bruit des hautbois et des tambours nous apprend que c'est de ce dernier événement qu'il s'agit. Bientôt, une procession, précédée des musiciens, apparaît dans la rue principale et s'avance vers cette allée. Le fait qu'un jeune garçon porte l'enseigne d'un barbier indique qu'on opérera en même temps une circoncision, car chez les petites gens on célèbre plusieurs cérémonies à la fois afin de restreindre les dépenses. Deux ou trois chameaux caparaçonnés de draps d'or et rouges, avec quantité d'ornements suspendus à leur cou, portent deux tambours, de véritables grosses caisses sur lesquelles le conducteur perché, les jambes croisées, sur la bosse de sa monture, tape vigoureusement. Plusieurs voitures suivent, bondées de petits garçons habillés des couleurs les plus voyantes. Ce sont les amis de l'enfant qui va faire connaissance avec le barbier, lequel ici, comme autrefois en Europe, combine son métier de Figaro avec celui de chirurgien.
S'il s'agit également d'un mariage, une dernière voiture ferme la marche du cortège; elle contient la fiancée, que des rideaux ou des paravents cachent jalousement. Quelquefois, on transporte la demoiselle à sa nouvelle demeure sur une balançoire suspendue entre deux chameaux. Lorsque les finances de la famille le permettent, une autre bande de musiciens suit le cortège, mais le plus souvent l'arrière-garde est composée de toutes les femmes, parentes et amies de la mariée qui, en signe de joie, émettent un son aigu appelé el gaharit. C'est une longue et dure journée pour la mariée, car, avant la cérémonie, une procession semblable l'a déjà accompagnée au bain Zeffet-el-Hammam. On exhibe enfin dans les rues tous les meubles de sa nouvelle demeure, sur de curieux chars à deux roues, très longs et attelés d'un âne.
Dans les classes plus élevées de la société, on adopte généralement pour les mariages le cérémonial turc, et les fêtes et réjouissances se passent beaucoup plus dans les maisons qu'au dehors, mais, quelle que soit la position sociale du marié, il ne voit jamais les traits de celle qu'il épouse avant que la cérémonie religieuse ait eu lieu.
Ma femme et un de mes fils furent invités à un mariage dans le palais d'un pacha où tout fut réglé «à la turque». Les principaux intéressés et les membres des deux familles avaient passé la journée entière à accomplir les importantes formalités, et la plupart des invités n'arrivèrent qu'entre huit et neuf heures du soir. Ma femme et mon fils, lequel était alors trop jeune pour que son sexe l'empêchât d'être admis, furent conduits dans le harem, tandis que je dus rejoindre les membres mâles de la famille et leurs nombreux amis dans la cour. Une quantité de lanternes chinoises et de gais oripeaux égayaient la scène; du café et des cigarettes étaient passés à la ronde, ainsi que des sorbets et des boissons non alcoolisées, pendant que des musiciens installés sur une grande plate-forme accompagnaient une Patti du pays. L'enthousiasme de l'auditoire, qui augmentait avec chaque couplet, fut vraiment pour moi la seule évidence que nous entendions une grande chanteuse, et j'avoue que je ne fus pas fâché lorsqu'un domestique vint m'annoncer que ma femme m'attendait pour rentrer à l'hôtel. Une meilleure connaissance de la musique arabe me permet aujourd'hui de mieux l'apprécier, mais pour s'extasier comme le faisaient mes co-invités égyptiens, il fallait vraiment être du pays!
J'étais curieux de savoir ce qui s'était passé dans le harem. «La réunion des dames, me dit ma femme, y était très semblable à ce qu'elle serait en Europe dans un cas semblable. En effet, le châle de soie noir qui enveloppe leurs robes, et le yashmak qui cache leurs traits quand elles sont dehors, avaient été abandonnés.» Malheureusement, ma femme ne connaissant personne et, ne comprenant pas l'arabe, se sentit plutôt dépaysée. Mais nous fûmes dédommagés, elle et moi, de notre premier désappointement par le grand événement de la soirée. Le marié, accompagné de ses frères et de quelques amis, s'avança vers l'entrée du harem, et tous cognèrent vigoureusement contre la porte. Lorsque celle-ci s'ouvrit, le jeune homme, que le bonheur attendait enfin, dit adieu à ses compagnons et pénétra seul. La mariée voilée l'attendait, et là, en présence de ses parents à elle, il découvrit son visage et, pour la première fois, put contempler les traits de celle qui était sa femme. Les personnes présentes jugèrent alors discret de se retirer et les voitures furent appelées.
Arrivant au bout de la rue où nous avons eu la bonne fortune de rencontrer la procession, nous traversons la Place Rumeleh et commençons la montée de la rampe qui conduit à la citadelle. Quel merveilleux site Mohamet Ali choisit là pour sa mosquée et sa tombe! Si l'on tient compte de l'époque de la construction, le milieu du siècle dernier, il est vraiment remarquable que l'extérieur soit en aussi bon état. Tout en regrettant que l'architecte, au lieu de s'inspirer des grandioses monuments que cette mosquée domine, ait copié une mosquée de Constantinople, nous devons nous estimer heureux qu'il n'ait pas été chercher son modèle à Paris ou à Londres! La Madeleine, si admirable à Paris, eût été ici aussi déplacée que l'est cette «imitation d'un boulevard parisien», la Sharia Mohamet Ali, qui conduit à la mosquée. Les touristes sont toujours amenés ici, même s'ils n'ont qu'une seule journée à passer au Caire, et la plupart semblent vraiment s'intéresser au prix que coûta le marbre employé à l'intérieur, ou les lustres dignes d'une salle de bal, qui sont suspendus au dôme. Contentons-nous aujourd'hui de jeter un coup d'œil sur l'extérieur et d'admirer la vue alentour: de ce nouvel observatoire, nous pouvons contempler un nouveau groupement des dômes et des minarets qui se détachent brillamment au-dessus de la masse jaunâtre des maisons. Nous pouvons suivre des yeux le Nil, depuis l'horizon lointain, au sud, jusqu'au point où il se perd dans le Delta formé depuis des siècles sans nombre par un limon fertile. La bande verte qui, de chaque côté, court parallèlement à la rive, s'élargit ou se resserre, marquant le terrain couvert pendant l'inondation par les eaux qui lui donnent la vie. Nous voyons de nouveau les Pyramides qui se détachent au-dessus des monticules du désert de Libie, et nous nous promettons de revenir ici, un soir, quand le soleil sera moins haut, pour voir cet astre splendide disparaître à l'ouest.