Pendant le temps que je passai à peindre sous cette porte, j'eus l'occasion de voir les funérailles de plusieurs Saints réputés, et le silence religieux n'était alors interrompu de temps en temps que par des voix qui murmuraient doucement les versets du Coran.
A gauche de mon aquarelle, s'élève le minaret de la mosquée Aksunkur, laquelle vaut vraiment la peine d'être visitée. Elle fut construite par un des fils de El-Nasir, vers le milieu du XIVe siècle, et fut restaurée trois cents ans plus tard par Ibrâhîm Agha. C'est du reste le nom de celui-ci qu'elle porte aujourd'hui. On l'appelle quelquefois aussi la Mosquée Bleue, en raison de la couleur des tuiles dont Ibrâhîm se servit pour la décoration intérieure, et qui, par leur beauté, attirent bien des artistes. On ne se lasse pas, en effet, d'admirer cette merveilleuse teinte bleue, qui, sous le jeu du soleil, tire tantôt sur le vert et tantôt sur le violet.
Le sanctuaire de toute mosquée est placé au sud-est, c'est-à-dire face à la Mecque, et est éclairé dans le sens opposé par une galerie à colonnade. Par conséquent, les rayons du soleil n'y pénètrent que tard, alors qu'ils ont perdu de leur force, à l'exception quelquefois d'une petite raie lumineuse qui, se glissant à travers les vitraux d'une fenêtre, vient caresser une colonne et lui donner les couleurs des petits morceaux de verre qu'elle traverse. Il fait donc ici beaucoup plus frais que dans la cour brûlée par le soleil. On peut se dispenser de recouvrir ses bottines des pantoufles que le gardien vous offre, en entrant pieds nus, ce qui est fort agréable; et, à cette distance de la rue, on peut également et avec joie quitter sa veste et son gilet.
Il est préférable de ne pas travailler dans le sanctuaire au moment de la prière, mais on trouve alors un charmant sujet dans les palmiers qui jettent leur ombre sur le dôme de la fontaine, et la pièce aux tuiles bleues, où se trouve le sarcophage d'Absunkur, est un des endroits les plus pittoresques du Caire.
Après le Sala, nous pouvons retourner au sanctuaire pendant que les fidèles remettent leurs pantoufles. Excepté le vendredi, il ne semble pas y avoir de services réguliers. Les hommes sont en ligne devant la Kibla et se prosternent, tout en récitant certains versets du Coran. Les femmes ne viennent jamais à ces prières, ce qui explique sans doute l'idée fausse entretenue en Europe que les Mahométans ne reconnaissent pas d'âme aux femmes. Un Musulman, après avoir assisté à nos services religieux, dont souvent tout le public est féminin, pourrait alors tout aussi justement prétendre que chez nous les femmes seules ont une âme. Les relations sociales entre hommes et femmes obligent ces dernières à dire leurs prières à part, mais elles sont tenues d'observer également le jeûne du Ramadan, et il serait bien injuste qu'elles ne dussent pas, elles aussi, être un jour récompensées!... Si sévère est ce jeûne qu'elles ne peuvent s'y soustraire que lorsqu'elles nourrissent un enfant, et encore faut-il, dans ce cas, qu'elles fassent un jeûne équivalent dès que l'enfant est sevré. De temps à autre, une femme se glissera dans une mosquée après le départ des hommes, pour visiter le sanctuaire d'un Saint préféré, et tel Saint à qui l'on prête une puissance merveilleuse pour rendre les femmes fécondes est très honoré.
La rue où se trouve cette mosquée est particulièrement intéressante, non qu'il y ait là des monuments remarquables, mais parce qu'elle n'a pas tant souffert que d'autres de l'influence européenne. Lorsque nous arrivons à la mosquée El Merdani, nous nous retrouvons dans un quartier qui nous est familier et nous apercevons de nouveau les beaux minarets de Muaiyad. Laissant à droite la porte Bab Zuwêlêh, après nous être assurés d'un rapide coup d'œil que le vieux Saint en haillons et sa lance y sont toujours, nous voyons à notre gauche une petite mosquée sans prétention dont l'entrée est au faîte d'un escalier. Je dis mosquée, parce que c'est l'habitude de donner ce nom à tout édifice qui se rattache au culte musulman, mais je n'ai jamais pu découvrir à quoi servait le monument en question ici. A l'intérieur, nous traversons un petit cloître et quelques marches nous conduisent à une cour ravissante. Deux des côtés sont couverts de tuiles et au centre s'élève une jolie Kibla, niche à prière, le seul signe qui nous indique que nous sommes dans une enceinte religieuse. Des arbres et le derrière des maisons du Bazar des Tentes s'élèvent au fond, et des femmes voilées entrent, sortent, disparaissent derrière la niche.
Pendant que je travaillais, le fidèle Mohammed Brown m'informa qu'un Saint était enterré dans cet endroit et que les femmes allaient dire leurs prières auprès de son sanctuaire, mais je ne pus rien apprendre de plus. J'aurais peut-être trouvé un charmant sujet derrière ces tuiles, mais je craignis qu'il fût indiscret de pousser mes recherches jusque-là. Aucun guide, aucun ouvrage sur l'architecture arabe ne parle de ce délicieux endroit.