Malgré l'époque orageuse à laquelle il vécut, ce cruel Sultan réussit à consacrer beaucoup de temps et d'argent à la construction de mosquées, de collèges et de couvents. Au Caire seulement, on en compte dix-neuf qu'il fit élever pendant les dix années de son règne—record extraordinaire pour un tyran cruel et débauché. Il est probable que beaucoup de ses sujets se réjouirent lorsqu'il mourut de mort violente, lui qui s'était servi de la violence pour faucher tant d'existences! Quelques jours avant qu'il fût assassiné, un des minarets s'écroula, écrasant 300 enfants qui jouaient dessous. Il ne reste plus qu'un seul minaret, des trois construits à cette époque. En 1660, le grand dôme s'effondra et fut remplacé par celui qui existe aujourd'hui.
Pendant les règnes difficiles des derniers successeurs d'Hasan, des canons furent fréquemment montés sur le toit en terrasse de la mosquée. En temps de paix, au contraire, on raconte qu'une corde était tendue de l'un des minarets au bastion de la citadelle, et que le Blondin de l'époque y donnait des représentations pour la plus grande joie de la population.
En face de la mosquée du Sultan Hasan, s'élève la mosquée inachevée, Refâiyeh, du nom d'une secte de derviches. Elle renferme le caveau de la famille d'Ismael Pacha.
Retournons vers l'entrée de la citadelle et descendons la Sharia-el-Magar. Une petite mosquée abandonnée, au dôme cannelé, nichée entre ses minarets, offre au regard un tableau charmant. Un peu plus bas, une vieille maison s'est suffisamment écroulée pour laisser entrevoir une mosquée-tombeau, de peu d'importance, mais tout à fait gracieuse, avec un minaret dont deux étages n'existent plus. C'est une composition attrayante, et l'ombre d'un portail à bonne distance invite l'artiste à s'asseoir et à prendre ses pinceaux.
C'est un coin riant, plein de clarté et de gaieté, bien que, vu la proximité d'un grand cimetière, pas une matinée ne s'écoule sans que de nombreuses processions funéraires ne remontent la rue. Ces processions sont généralement précédées par un certain nombre de mendiants, souvent des aveugles, qui, tristement, chantent leur profession de foi: «La ilâha ill allâh wu Muhammed rasul allâh»; ces pauvres gens sont suivis par les parents mâles du mort, des derviches portant des bannières, des jeunes garçons chantant de leur voix grêle des versets du Coran, et enfin du Coran lui-même porté sur un plateau couvert d'un morceau d'étoffe de couleur. Le cercueil ouvert vient ensuite, porté par les amis du défunt. A la tête du cercueil qui est toujours à l'avant, il y a, si c'est un homme qu'on enterre, un turban posé sur un support de bois. Les femmes ferment la marche, les parents du défunt ayant généralement une bande de mousseline bleue autour de la tête. Souvent aussi elles agitent un morceau d'étoffe bleue, et le bruit des sanglots des unes est étouffé par les lamentations des autres. Souvent aussi des pleureuses de profession sont employées et les gémissements étranges qu'elles poussent sont très émouvants, quand on ne sait pas que c'est à tant par heure. Cette habitude est du reste contraire à la Loi du Prophète, mais elle date d'une époque tellement reculée que les interdictions n'ont sur elle aucun effet. Les hommes ne portent aucun signe de deuil, arguant qu'il serait injuste et égoïste de plaindre un être qui est mort dans la Foi et qui est bien plus heureux au ciel que sur la terre. Cette raison est logique, mais elle ne touche évidemment pas les femmes qui rivalisent entre elles à qui exprimera le plus bruyamment son chagrin. Il est également difficile de concilier avec cet argument la présence des pleureuses de profession, payées par les hommes.
Je demandai là-dessus une explication au fidèle Mohammed. Il me répondit que c'était très mal de la part des femmes et que certainement le feu de l'enfer les punirait. Après quoi, il haussa les épaules d'une façon qui indiquait l'inutilité de lutter contre de vieilles traditions maalesh. Quant aux pleureuses, elles font là un piètre métier: passer sa vie à hurler en ce monde pour quelques centimes, avec la perspective d'être horriblement punie dans l'autre, doit manquer de charme! En tout cas, l'ancienneté de cette coutume est prouvée par certaines peintures sur les murs des tombeaux à Thèbes.