Après Tanta, le train traverse la partie la plus riche de cette fertile contrée, mais le paysage est abîmé par de nombreux moulins à nettoyer le coton. Puis nous traversons le bras est du Nil en arrivant à Bulâh; enfin, jusqu'au Caire, nous parcourons une contrée décrite au commencement de ce livre.

Mon amour de l'Égypte et des choses égyptiennes me fait détester le quartier européen du Caire où je suis forcé de demeurer. Quittant l'Europe pluvieuse et froide, on devrait être trop heureux de se trouver sous ce beau ciel pur et dans ce soleil étincelant; malheureusement, le vieux Caire qu'on désire peindre n'offre rien de commun avec le Nouveau où l'on est contraint de demeurer. Les habitants ont la même mine rébarbative que leurs demeures. Leur seule raison d'être est d'ailleurs d'écorcher l'étranger vite et bien, et de se retirer après fortune faite... Ah! ce morceau d'Europe moderne n'est guère en harmonie avec sa voisine, la pittoresque cité moyen-âge! Autrefois, un artiste pouvait vivre au milieu des choses qu'il désirait peindre; à présent, s'il descend dans une auberge où peu de membres de la colonie anglaise daigneraient s'arrêter, il est obligé de payer des prix dignes de la Riviera. Heureusement, ces deux dernières années, je pus travailler dans un milieu qui fut mieux à ma convenance: la tente, la dahabiyeh, les carrières, sont plus de mon goût.

La vie sur une dahabiyeh est pittoresque et charmante. On peut circuler à peu près partout, en Égypte, sur ces bateaux; on s'y installe confortablement et l'on y réunit des amis: c'est l'idéal!

Une partie des terrains qui entourent les monuments historiques ont été acquis par le Service des Antiquités et il est défendu d'y camper. Ceci est une mesure en apparence inutile. Cependant, elle est de grande importance. Il serait difficile de résister au désir d'emporter quelque précieux débris d'antiquités si l'on campait autour des excavations où s'opèrent les fouilles. Un Arabe vous offre un scarabée ou un ushabti bleuté et vous vous demandez tout d'abord si l'objet est véritable, s'il n'a pas été volé? Si l'Arabe est sûr que son acheteur n'a rien de commun avec le Service des fouilles, il avouera même le vol, comme preuve de l'authenticité de l'objet. Le Professeur Maspero, qui est à la tête du Service, me disait qu'on ne saurait trop observer cette règle sévère. Mais, sans trop enfreindre le règlement, il aide comme il peut les étudiants et les peintres qui désirent séjourner autour des monuments. Les Inspecteurs des Antiquités sont également fort obligeants et aimables.

Le Metropolitan Museum de New-York avait demandé l'autorisation de relever l'impression d'une partie des bas-reliefs du temple de Hatshepsu, à Thèbes. Les maquettes devaient, autant que possible, être coloriées comme l'original afin de donner aux New-Yorkais une idée de la plus délicieuse ornementation murale de la dix-huitième dynastie. M. Laffan, qui faisait les frais de l'entreprise, confia à M. Currelly, qui dirigeait à cette époque les travaux d'excavation, le soin de surveiller l'entreprise et de trouver un artiste capable de donner aux bas-reliefs le coloris exigé. Ce travail me fut offert, et, ayant obtenu de consacrer la moitié de mes journées à mes aquarelles, j'acceptai. Mon séjour au Caire fut court, car Erskine Nicol m'ayant invité à demeurer sur sa dahabiyeh, alors à Boulâk, la Mavis fut la base de mes opérations jusqu'à ce que le camp d'hiver de Thèbes se fût formé. Le bateau subissait quelques réparations, mais mon hôte, un frère artiste, partageant mon dégoût pour la vie d'hôtel et la soi-disant «haute société», pensa avec raison que je leur préférerais même l'odeur des vernis et le désordre qui régnait à bord.

Certaines parties de Boulâk sont telles que par le passé, et le marché aux fruits et aux poteries, entre autres, est charmant. Je ne me souviens pas d'avoir jamais travaillé parmi des gens aussi curieux que les habitants de ce coin de Boulâk. Mon fidèle Mohammed ne pouvait m'accompagner, malheureusement; un mot de lui à un agent de police, la parenté imaginée du Hawaga ou d'un Moufetish quelconque m'auraient assuré la paix. Le retour à la dahabiyeh est vraiment une joie, après une journée de travail, chaude et encombrée de mouches et autres parasites. Le soir, les bruits provenant des travaux cessaient, les clameurs alentour s'apaisaient, seul le clapotis des rames troublait le calme de la nuit pendant que nous fumions nos cigarettes sur le pont.

Le voyage en dahabiyeh, jusqu'à Thèbes, est un rêve. J'avais descendu la rivière à bord de la Mavis, le printemps passé, et je fus désolé de refuser l'invitation de mon ami. Je convins de le rejoindre à Karnâk, lorsque la saison des travaux de Dêr-el-Bahri serait terminée. Un voyage d'une nuit par le train du Luxor est certainement plus prosaïque qu'une excursion en dahabiyeh, mais ce dernier mode de locomotion m'aurait fait perdre trois semaines.

CHAPITRE XII
THÈBES