La route du Caire, viâ Alexandrie. || Les antiques paysages du Delta. || Le sépulcre du Saint Seyid-el-Bedawi. || Une mission délicate. || Voyage en «dahabiyeh».

Je quittai l'Égypte peu après ma visite à Sakkâra, et les hivers suivants me trouvèrent travaillant en Europe. Je songeais souvent avec une sorte de nostalgie au climat ensoleillé de la vallée du Nil; frissonnant dans quelque ville italienne, ou cherchant à m'abriter de la pluie en France ou en Angleterre, je pensais avec regret à cette délicieuse excursion à Sakkâra. Une commande d'aquarelles égyptiennes me permit enfin de reprendre la route du Caire, viâ Alexandrie cette fois.

La route du Caire, viâ Alexandrie, donne une autre idée de la contrée que le voyage de Port-Saïd.

J'ai essayé de décrire la route de Port-Saïd; il peut être intéressant de me suivre dans mon voyage à travers le Delta jusqu'à l'Égypte supérieure.

Pendant la première heure de ce voyage on passe à travers de prospères faubourgs, bâtis à grands frais avec un minimum de goût artistique. Le manque d'ombre et peut-être le désir de cacher les fautes d'architecture ont poussé les propriétaires de ces bâtisses à soigner tout particulièrement les jardins, ce qui fait que ces constructions sont pour la plupart entourées d'un fouillis d'arbres et d'arbustes qui les dérobent aux regards.

Le train longe la côte sur une longueur de quelques kilomètres, mais dès que la partie nord du Lac Maryût est contournée, nous nous trouvons dans les riches terres du Delta et le paysage change complètement. Plus de villas; l'oriental tarboush fait place au turban du fellah; l'automobile est remplacée par l'âne ou le chameau. Les villages n'ont pas dû se transformer beaucoup depuis le temps des Enfants d'Israël, employés au service peu profitable des Pharaons. Les maisons, comme alors, sont bâties en briques faites de boue desséchée; on y voit les mêmes toits de chaume ou de troncs de palmiers; les dômes aussi devaient exister dans ce temps-là, car nous retrouvons cette forme de toiture dans les documents dynastiques. Chaque envahisseur respecta les choses établies, comme convenant le mieux à la contrée, et bien que le culte d'Isis fût remplacé par celui du Christ, puis tous deux par le puissant Islam, il n'y eut là, en somme, qu'une évolution morale, qui n'altéra point le paysage, et l'aspect de cette partie de l'Égypte changea moins en quatre mille ans que celui d'un comté anglais en quatre siècles.

Le minaret, qui indique le changement de foi, est fort rare ici, tous les matériaux de construction étant très chers. Un enclos carré de briques en boue desséchée au soleil, orné de motifs arabes autour de l'entrée, sert de mosquée au village. Sur les toits des maisons sèchent des graines, des légumes ou des plantes, et l'on y remarque souvent des cruches brisées où les tourterelles font leurs nids. Les hommes et les bêtes vivent ensemble. Un excellent système d'irrigation a étendu la partie de terres cultivées, mais le spectacle qui frappe notre vue aujourd'hui diffère probablement peu de celui que rencontraient les yeux de Joseph lorsqu'il exploitait les terres du Pharaon.

Le magnifique paysage s'étend vers l'est, parsemé de villages, coupé de temps à autre de bosquets de palmiers. Le grincement d'un sakiyah nous arrive à travers le bruit du train et un archaïque moulin à eau, actionné par un buffle, passe devant nos yeux.

Nous ne voyons point encore le Nil, bien que de tous côtés nous admirions sa généreuse influence. Nous apercevons pourtant le Mahmûdieh Canal, la grande œuvre de Mohammed Ali, qui fertilisa ainsi Alexandrie en la reliant aux grandes eaux d'Égypte. De temps à autre aussi, le ciel et le paysage se mirent dans les nombreux canaux de moindre importance qui sillonnent le Delta. A la halte de Kafr-el-Zaiyât, le bras du Nil, Rosetta est devant nous, et nous remarquons de nombreux bâtiments chargés des produits de cette riche contrée, apportant des poteries et de la canne à sucre de la Haute Égypte. Quelques hangars surmontés de cheminées en fer rouillé nous reportent aux laideurs européennes, mais l'aspect pittoresque des bords du Nil et l'admirable lumière fluide qui baigne le tableau nous font vite abandonner ce souvenir.

Nous atteignons bientôt Tanta, une ville florissante, à mi-chemin entre les deux bras de la rivière qui se séparent au Barrage, près du Caire. Le saint Seyid-el-Bedawi est enterré en cet endroit; son sépulcre ne présente aucune beauté architecturale, mais il doit être intéressant de voir les multitudes de pèlerins mahométans y affluer le jour de Molid, jour anniversaire de sa naissance. Malheureusement, ce jour tombe en août, au gros des chaleurs.