Pour avoir une idée vraiment grandiose de cette vaste étendue de ruines, il faut se diriger vers le Nil par l'avenue des Sphinx. On passe sous un gigantesque portail, érigé par l'un des Ptolémées; c'est le pylône principal. Les dimensions de ce portail sont imposantes, mais nous ne nous y arrêtons pas longtemps, car la grande cour qui suit attire notre attention. Nous remarquons une haute colonne à chapiteau en forme de calice, qui supportait sans doute autrefois une statue; des neuf autres colonnes qui formaient une double rangée dans la cour, il ne reste que les bases et des tronçons brisés. Contre le bleu clair du ciel, le beau chapiteau du pylône de Ramsès I se détache hardiment. L'Éthiopien Taharqua éleva, dit-on, ces hautes colonnes durant la vingt-cinquième dynastie, période qui marqua le début de la dernière renaissance de l'art égyptien.
Nous dépassons le grand pylône pour pénétrer dans le hall hypostyle élevé par Seti I et terminé par Ramsès II. En entrant pour la première fois dans ce hall orné de 134 colonnes, on ressent quelque chose de l'effroi et de la surprise qu'inspire une première vue des Pyramides, mais ici un art plus raffiné a aidé la force brutale dans la construction de cette œuvre monumentale. Ce que nous voyons suffit pour nous permettre d'imaginer l'impression que l'édifice entier devait produire; telles qu'elles sont, ce sont les ruines les plus grandioses de l'univers.
La gravure ci-contre représente imparfaitement les deux rangs de colonnes qui supportaient la voûte de la nef. Les deux ailes étaient supportées par 122 colonnes, mais ces dernières étaient moins élevées que celles de la nef, de sorte qu'elles permettaient à la lumière de pénétrer dans l'intérieur à travers une double rangée de fenêtres. Ce que nous appelons la nef, comprend trois grandes ailes. Les deux moins élevées, à droite et à gauche, sont supportées chacune par sept rangs de colonnes qui, avec les murs extérieurs, forment sept ailes moins importantes.
L'effet de ces 134 colonnes est fort imposant; la circonférence de chacune est si énorme que leurs bases couvrent presque entièrement la surface du sol. Je ne sais si au point de vue architectural cette disposition est heureuse, mais je sais que l'effet est imposant. Je donnerai une idée de la circonférence de ces colonnes en disant que six personnes se tenant par les mains, peuvent à peine entourer une seule colonne. Leur hauteur est de 69 pieds, ce qui, avec les blocs de granit qui les surmontent et supportent le toit, donne à l'extérieur 78 pieds de hauteur. Les architraves au-dessus de ces colonnes s'élèvent à peu près à la hauteur des fûts de celles qui sont au centre. Quelques-unes de celles-ci étaient tombées il y a sept ou huit ans, et M. Legrain nous raconta comment il s'y prit pour les relever et les replacer. Le procédé qu'il employa est sans doute le même que celui des architectes de Seti. M. Legrain fit amonceler de la terre jusqu'à la hauteur de l'emplacement de la pierre tombée, en réservant une sorte de chemin sur cette colline artificielle. Au moyen de poulies et de cordes, on hissait le bloc écroulé jusqu'à sa place primitive. La terre ainsi employée, provenant des fouilles du temple voisin, ne coûtait rien. Comme la main-d'œuvre est très bon marché pendant certains mois de l'année, le travail était moins coûteux que si l'on avait employé des grues actionnées par des moteurs. Beaucoup de fouilles restent encore à faire. Un grand nombre des colonnes des ailes sont encore enfouies jusqu'à la naissance de leurs chapiteaux. Les pierres formant la toiture proviennent sans doute de l'époque des Ptolémées, alors que ceux-ci désiraient ajouter leur tribut en l'honneur d'Ammon ou de quelque autre dieu thébain. Toutes les colonnes centrales et la plupart des petites sont gravées et ornées d'inscriptions et de cartouches datant de Ramsès II. La plus belle œuvre de Seti se trouve sur la façade intérieure des pylônes qui entourent le hall, à l'est et à l'ouest, et des deux côtés du mur nord. Les quelques colonnes qui nous restent de l'œuvre de ce Pharaon nous font regretter qu'il ne l'ait pas terminée. On y retrouve de délicats bas-reliefs, rappelant ceux d'Abydos, et qui forment un contraste frappant avec l'œuvre de son fils.
En quittant cette galerie par la porte de la muraille nord, nous pouvons étudier une série de bas-reliefs représentant les victoires de Seti pendant sa campagne de Syrie; ils sont aussi intéressants au point de vue artistique qu'au point de vue historique. Nous voyons toutes les scènes guerrières depuis les origines de l'Empire jusqu'à la conquête de l'Égypte par Alexandre. Ce sont sans doute ces ouvrages artistiques qui ont inspiré la scène, reproduite à l'infini, d'un Ramsès quelconque terrassant un barbare.