Laissant Sekhmet à la garde du sanctuaire, nous revenons sur nos pas pour nous diriger vers la cour centrale du temple d'Ammon, et, après l'avoir traversée, nous allons examiner les ruines du côté sud. Il est difficile ici de reconstituer un plan quelconque et de comprendre quel a été le but de l'architecte en faisant élever quatre pylônes qui se succèdent sur un espace de trois à quatre cents mètres jusqu'au mur d'enceinte. Thothmès III et Hatshepsu firent élever les deux premiers, tandis que les deux derniers, qui ne semblent pas à leur place dans le grand temple, furent élevés par Haremheb, le fondateur de la dix-neuvième dynastie. La base de la muraille gauche, qui relie le pylône en ruines de Thothmès au temple, est ornée d'inscriptions dues à Merneptah. L'éternel massacre des Syriens, auquel Ramsès II, père de Merneptah, dédiait l'art de son époque, a été fait ici par le fils, mais ce qui nous intéresse le plus, c'est la ressemblance que présente cette œuvre avec celle du grand-père de Merneptah, Seti I, et des premiers artistes de la dix-huitième dynastie.
Le peuple étant d'une nature pacifique, il semblait que l'art de la contrée dût s'inspirer de sujets en harmonie avec le caractère du peuple; en effet, les guerres de Thothmès ne sont point rappelées par des scènes de bataille; nous voyons simplement une offrande des trophées à Ammon, mais lorsque Seti repoussa les tribus sémites qui, en envahissant ses provinces asiatiques, devenaient un sérieux danger pour l'Égypte elle-même, l'art s'émut de l'importance de ces victoires et nous en laissa les inscriptions commémoratives que nous voyons sur le mur nord du hall hypostyle. Durant les longues guerres de Ramsès II, il semble que les temples n'aient été bâtis que pour y représenter sur leurs murailles les faits et gestes des Pharaons. On voit à l'infini le souverain tenant un adversaire par les cheveux et se préparant à lui trancher la tête. Ce même sujet traité si fréquemment semble avoir paralysé l'effort de l'artiste et l'on remarque un déclin sensible qui continue durant le règne de Merneptah. Il restait cependant de grands artistes à la fin du règne de Seti; lorsqu'ils ont pu travailler librement, ils ont produit de belles choses. On trouve beaucoup de chefs-d'œuvre dans le Ramesseum à Thèbes et le temple taillé dans le roc, d'Abu-Simbel, est peut-être le plus beau monument, dans son genre, que l'univers ait produit; le petit temple de Bet-el-Walli, en Nubie, me semble aussi difficile à égaler. Je pourrais encore citer bien des œuvres de valeur, mais, comparées à celles de Seti et des dynasties précédentes, elles ne laissent point d'accuser une sensible décadence. Merneptah serait, d'après certains historiens, le Pharaon de l'oppression, plutôt que Ramsès II, mais on ne sait comment concilier le fait de la découverte de son corps dans la Vallée des Tombes des Rois, à Thèbes, avec les documents historiques qui prétendent qu'il trouva la mort dans les flots de la mer Rouge.
Au delà du pylône en ruines de Thothmès III, nous voyons quelques belles statues de ce souverain qui précèdent un autre pylône. L'étang qui se trouve plus loin cacha longtemps des merveilles que M. Legrain découvrit il y a quelques années. C'est au Musée du Caire que nous devrons nous rendre pour apprécier la valeur de cette découverte. Quant aux statues que nous voyons ici, ce sont celles qui n'ont pas été jugées assez intéressantes pour être envoyées au Caire. On se demande comment ces statues se trouvaient au fond de cet étang; c'est là un de ces problèmes insolubles qui se présentent à chaque instant dans cette contrée merveilleuse.
La partie sud de Karnak est la plus pittoresque. Le Lac Sacré et la partie la plus ancienne du grand temple inspirent maint tableau. La vue, au-dessus du Lac, avec, au loin, le pylône de Nestanebo, baigné dans l'or du couchant, donna à Erskine Nicol le sujet d'une de ses meilleures œuvres.
Sous l'arcade du pylône de Hatshepsu, les statues mutilées des Pharaons forment un groupe pittoresque qui attire mes regards. Malheureusement, mon temps limité ne me permet point de les peindre. Le paysage avec ses beaux arbres, le modeste temple de Amenhotep II dans l'espace compris entre les deux pylônes de Haremheb, sont également très attrayants. Nous nous sommes souvent promenés aux lumières dans la partie sud de Karnak. Là, les groupes de palmiers, l'herbe drue et vigoureuse, les buissons, coupent la monotonie de la pierre grise et inspirent tout particulièrement le paysagiste.
Une avenue de sphinx de près de quatre cents mètres relie l'enceinte du temple d'Amenhotep III de Mut à celle du grand temple d'Ammon. Un lac en forme de fer à cheval entoure ce qui reste de l'autel élevé par ce Pharaon magnifique. Cette zone est en dehors de celle appartenant au Service des Antiquités, et les fellahîn sont libres d'y faire paître leurs troupeaux. Les enfants se baignent dans ce lac sacré et l'on y abreuve les bestiaux. Quelques sphinx à tête de bélier émergent du sol çà et là, et des déesses à tête de lionne projettent leur ombre sur les eaux du lac. On ressent ici un charme infini de paix mystérieuse.
Le temple de Khons, situé près de la rivière et au nord de celui de Mut, est le mieux préservé des trois sanctuaires que Ramsès III fit construire à Karnak. Bien qu'il n'ait pas été construit pendant la meilleure période de l'architecture égyptienne, le temple de Khons offre un intérêt tout particulier en ceci qu'il subsiste presque en entier. En le contemplant, nous pouvons imaginer ceux dont il ne reste que des ruines. Comme le toit est demeuré presque intact, nous remarquons à l'intérieur une lumière mystérieusement tamisée qui manque dans les autres temples. Le grand portail d'Euergetes I se trouve un peu en avant du sanctuaire de Khons, et l'on y arrive par une avenue de sphinx qui datent du dernier Ramsès. Au delà du portail s'étend le village et entre les dattiers s'élèvent quelques sphinx à tête de bouc.
Enfin, la chaleur de l'été nous obligea à nous diriger vers le nord, et nous descendîmes la rivière.