CHAPITRE XIX
LE TEMPLE DE DENDERA
En descendant le Nil. || La fertilité et le pittoresque de la campagne égyptienne. || Le «fellah» n'a pas la haine de l'étranger. || Le temple de Dendera et l'influence grecque dans l'architecture du Ier siècle.
Malgré la chaleur, notre voyage sur le Nil fut délicieux. Avançant à raison de trois ou quatre milles à l'heure, au plus, nous passions souvent nos soirées et nos nuits à l'ancre, pour repartir au lever du jour. Un sujet de tableau particulièrement intéressant nous retenait parfois plusieurs jours au même endroit, mais dès que le vent tournait au sud, nous nous empressions d'en profiter. Nous avions notre atelier à bord, avec une grande quantité d'esquisses et de sujets à mettre en ordre, ce que nous faisions pendant que nous descendions lentement le fleuve. Parfois, jetant l'ancre avant le soir, nous partions à la chasse, le fusil sur l'épaule, ce qui, n'enrichissant pas toujours notre garde-manger, nous procurait du moins quelques heures d'un exercice fort sain. Les écriteaux «chasse gardée» que nous rencontrons à chaque pas dans la mère patrie, n'existent pas ici. Chacun est libre d'errer dans les champs, à condition toutefois de respecter les récoltes. Comme nous étions discrets et que nous savions distinguer les pigeons domestiques des pigeons sauvages qui nichent dans les columbariums, les paysans nous aidaient complaisamment dans nos chasses. La foule indigène est ici bien différente de celle des centres de tourisme. L'impertinence de l'habitant de Luxor qui ne considère l'Européen que comme une source de revenus, ne se rencontre pas ici. Il est bien rare qu'on entende l'éternel cri de baksheesh, si obsédant au Caire et à Assouan, et, pour ma part, j'ai toujours trouvé le fellah poli et complaisant. Il est vrai que Nicol, qui a vécu de longues années parmi ce peuple et qui parle couramment l'arabe, contribua à rendre nos relations agréables. Il est difficile à un Occidental de comprendre l'âme orientale; pourtant, m'aidant de l'expérience de mon ami, je fus à même de me former une meilleure opinion de l'Égyptien moderne, et aussi de me faire une idée de l'impression que lui produit l'Européen. Des rumeurs, recueillies à Luxor, nous avaient appris que la contrée était dans un état d'effervescence. L'incident de Denshaur avait excité les esprits au Caire et dans les villes du Delta, mais les bateliers du Nil et les habitants de la campagne semblaient n'en rien savoir. Tant que ceux-ci jouissent tranquillement de leurs possessions agricoles et qu'ils trouvent un débouché pour leurs produits, ils ne se soucient guère de la politique de leur Gouvernement. Les bateliers ne semblent pas avoir participé à la prospérité que l'occupation britannique apporta à leur pays, mais ce sont des gens paisibles qui ne se rendent guère compte du rôle prépondérant que notre gouvernement joue en Égypte. Au fur et à mesure que les produits agricoles trouvaient de nouveaux débouchés, le prix des articles de première nécessité augmentait, mais, particulièrement en raison de la concurrence des chemins de fer, les salaires des bateliers du Nil sont demeurés stationnaires, ce qui fait que leur condition est pire qu'elle ne l'était il y a dix ou quinze ans.
Au bord du fleuve, se trouve Kûs, importante cité du moyen âge, réduite maintenant à l'état de simple village. Au delà de Kuft,—l'ancien Koptos—on rencontre de charmants paysages, et nous préférâmes errer à la recherche de quelque gibier qui varierait notre ordinaire, plutôt que de visiter les ruines du temple de Min. Sur la rive est du Nil, quelques gayassa chargées de poteries de Ballâs attendaient un vent favorable pour descendre le fleuve. Les dépôts de terre glaise se trouvent dans l'intérieur des terres, mais sur le bord du fleuve s'élevaient de hautes meules de Ballâssa d'où le village tire son nom. Notre station suivante fut près d'un modeste petit village sur la rive ouest, en face de Kaneh; là, nous nous arrêtâmes pour visiter le temple de Dendera. Nicol cherchait un endroit de la rive qu'il pût donner comme fond à son tableau: Les troupeaux à l'abreuvoir, et tout nous indiquait qu'en cet endroit les fellah avaient coutume de désaltérer leurs bestiaux. Le temple se trouvait à 5 ou 6 kilomètres dans l'intérieur des terres, mais nous avions le temps d'aller le visiter et de revenir avant la nuit.
Le paysage en Égypte a un charme qui lui est absolument particulier; parfois, en Palestine, vous découvrez quelque coin qui vous fait songer au pays natal; le Liban présente les particularités propres aux districts montagneux. Mais les grandes plaines fertilisées par le Nil n'éveillent point de comparaisons et appartiennent bien à la seule Égypte. Point de haies, seule la différence de couleurs indique qu'une certaine culture est plus avancée que l'autre, et les collines désertes de l'est et de l'ouest vous rappellent constamment que «l'Égypte est un don de la rivière». Bien que nous ne fûmes qu'au commencement de mai, les moissons étaient presque terminées. De temps à autre nous rencontrions un couple de bœufs foulant le blé, pendant que quelques paysans, profitant de la brise, séparaient le grain de la paille. Des troupeaux de chèvres et de brebis se dirigeaient lentement vers l'endroit d'où nous venions, pour se désaltérer dans le Nil.
Nous approchions du temple; la poussière grise qui tourbillonne toujours sur les amas de ruines, voilait la vue, et nous distinguions vaguement la façade. Le sol que recouvrent en partie les habitations en ruines près des temples, est vendu par le Service des Antiquités aux fellahîn, qui le jugent précieux. C'est en labourant et en piochant autour de ces ruines que les paysans trouvent parfois quelque scarabée ou autre antika de valeur, et la possibilité de ces trouvailles entre sans doute dans leurs calculs. Pendant l'été, les ânes qui, l'hiver, portent le touriste, servent à transporter la poussière, du temple aux champs, comme engrais. Cette poussière m'empêcha souvent de poursuivre mon travail. Heureusement que la façade du temple se trouvait déblayée et nettoyée, et nous pûmes admirer à l'aise sa symétrie et ses belles proportions.
L'influence grecque est très marquée dans l'architecture de ce temple. Il fut construit au début du premier siècle, au moment de la conquête de l'Égypte par les Romains, et bien qu'élevé par l'empereur Auguste, on le regarde plutôt comme un monument des Ptolémées que comme un monument romain. L'effet de la façade est fort beau; comme dans la plupart des monuments de cette période, les détails rappellent plutôt l'œuvre d'un habile ouvrier que celle d'un artiste. Il est difficile de comparer l'extérieur de ce temple avec celui de n'importe quel temple de la dix-huitième dynastie, car nous avons ici l'avantage de voir un monument dans son entier, tandis que les autres n'existent qu'en fragments. Six colonnes à tête de Hathor supportent l'architrave et la corniche concave, au dessin très hardi; un disque solaire ailé surmonte la porte d'entrée. Les trois colonnes, de chaque côté de l'entrée, sont réunies par une balustrade qui monte jusqu'à moitié des fûts. Le pronaos, ou vestibule, est plus beau que ceux des temples de construction plus ancienne; les dix-huit colonnes qui s'élancent du sol supportent le toit, et les chapiteaux sont perdus dans l'ombre.