Ce temple ne peut être classé parmi les monuments en ruines; les effets d'ombre et de lumière, cherchés par l'architecte, existent encore. Les monuments de la dix-huitième dynastie peuvent être plus beaux, mais leur état lamentable ne nous permet pas de juger exactement de leur valeur architecturale. En examinant les inscriptions des murailles, on remarque la décadence de l'art de la sculpture, mais perdues et fondues dans les effets d'ombre et de lumière, ces inscriptions paraissent remplir le but artistique cherché par le sculpteur. Du centre du pronaos, le regard embrasse le hall hypostyle, avec les hautes colonnes supportant le toit, les deux antichambres au delà, et l'ombre croissante qui se perd enfin dans l'obscurité du sanctuaire. Nous n'allumons pas de torches; nos yeux s'habituent au clair-obscur et les ouvertures carrées du toit admettent assez de lumière pour que nous puissions distinguer les têtes de Hathor des chapiteaux. Traversant les deux antichambres, nous arrivons à la porte du sanctuaire où l'obscurité est complète. Un vestibule sur lequel s'ouvrent onze chambres fait le tour du sanctuaire; l'une de ces chambres, qui se trouve derrière le sanctuaire, est connue sous le nom de «chambre de Hathor». Elle renfermait autrefois un autel et une image de la déesse; maintenant elle sert d'abri à une quantité innombrable de chauves-souris, et l'odeur y est insupportable. Du sanctuaire, nous voyons toute la perspective du temple, qui se prolonge sur quatre-vingts mètres environ.
Le paysage, au coucher du soleil, est fort imposant; il valait bien la peine de notre longue course, avec le retour à la Mavis, à tâtons, dans l'ombre du soir.
CHAPITRE XX
ROSETTA
El-Raschid, la cité pittoresque mais inconfortable. || L'Hotel Karalambo et le «bakkal». || Du moins, les sujets de tableaux ne manquent point dans cette vieille ville respectée des Européens. || Le dernier minaret.
En dépit de l'ordre chronologique de mes voyages, je prie le lecteur de m'accompagner à Rosetta, où je fis un court séjour il y a une dizaine d'années.
Afin d'éviter la chaleur de juillet au Caire, je transportai mon bagage de peintre dans le Liban, où je demeurai assez longtemps pour permettre à Damas de devenir habitable. Pendant que j'étais dans cette dernière ville, mon vieil ami, Henry Simpson, me fit savoir que Rosetta, où il séjournait alors, était une cité délicieusement pittoresque et offrant d'innombrables sujets à un artiste. Je décidai donc de me rendre à Rosetta dès que j'aurais terminé mon travail à Damas. Je pris à Berût un bateau qui fait la côte jusqu'à Alexandrie, d'où un train fort lent me conduisit en cinq heures à El-Raschid, nom par lequel on m'apprit à désigner Rosetta. Préoccupé uniquement de la valeur artistique de la ville, je n'avais pas songé à m'y faire préparer un gîte. Si j'avais consulté mon guide, j'aurais vu la mention Pas d'Hôtel. Cependant mon ami m'attendait à la gare, et lorsque je lui demandai si nous étions loin de l'hôtel, je crus voir qu'il souriait en me répondant que l'hôtel était à dix minutes de marche. J'eus bientôt l'explication de son amusement en voyant un bâtiment démantelé au milieu de la vieille ville pittoresque. Le rez-de-chaussée servait de magasin pour certaines marchandises capables de supporter la chute possible de l'étage supérieur. Je n'y vis guère qu'un peu de charbon et de paille où couraient des rats. Simpson m'avertit que l'escalier, oublié par l'architecte, et ajouté ensuite au flanc de ce bizarre bâtiment, ne supporterait qu'un de nous à la fois. En effet, une large fissure me donna à penser que l'hôtel et l'escalier ne resteraient pas longtemps unis, et je compris les appréhensions de mon ami. Ce fut pour moi une occasion de me réjouir de mon peu de poids! Ce peu de poids, je pus bientôt juger, d'après le menu du dîner, que je ne courrais aucun risque de l'augmenter tant que je séjournerais à l'hôtel Karalambo! M'étant rendu compte, à l'aide d'une bougie, des endroits dangereux de ma chambre, je plaçai mes malles de manière qu'elles ne fussent pas trop à la portée des rats et des souris, et je priai Simpson de me montrer le chemin de la salle à manger, car je n'avais mangé que des dattes vertes depuis mon déjeuner. Il me répondit, à mon grand désappointement, que nous prendrions nos repas au bakkal, du côté opposé au square, et, l'un après l'autre, nous descendîmes l'escalier dangereux. Un bakkal est une combinaison d'épicerie, de café et de restaurant, et comme il n'y avait pas là de chambres à coucher, Karalambo, le propriétaire, avait loué le bâtiment que nous venions de quitter, afin de recevoir les voyageurs assez braves pour ne pas reculer devant l'escalier.