Nous aurons bientôt à examiner jusqu'à quel point chaque individu est en droit de revendiquer une part des biens du monde, et nous aurons alors l'occasion de constater que c'est la partie la plus médiocre, la plus mesquine de sa nature qui pousse l'homme à revendiquer la possession au sens étroit du mot, c'est-à-dire en tant que source de jouissance. Mais ici il s'agit de savoir de quel droit un homme peut prétendre à une vie qui, par ses empiètements et par les destructions qu'elle cause, par son isolement et son mépris de tout ce qui l'entoure, foule aux pieds l'existence et la force d'existence d'innombrables individus. La vieille habitude de domination, née de prérogatives qui étaient accordées en échange de certains services, tels que la protection et la défense, et s'étendaient aux femmes et à la descendance, forme la seule base traditionnelle d'un genre de vie luxueux et prétentieux. On peut voir une expression symbolique de ce rapport dans la parodie du cérémonial des seigneurs d'autrefois, parodie à laquelle se livrent les nouveaux riches qui achètent des canons pour les placer sur la terrasse de leur château, ornent de bannières leur vestibule, postent des domestiques poudrés à chaque tournant de l'escalier, suspendent aux murs de faux portraits d'aïeux, observent dans leur service de table, dans leurs réceptions, à la chasse, des coutumes archaïques, s'entourent de panoplies, de livrées, de coupes.

Aujourd'hui personne, en dehors de l'État, n'est chargé de la tâche de défendre et de protéger, personne n'a à recevoir défense et protection de qui que ce soit, si ce n'est des fonctionnaires de l'État et au nom de celui-ci. Juges, magistrats, princes d'Église, dynastes ont beau s'entourer de pompe et d'éclat, pour honorer le passé, se donner à l'occasion en spectacle aux bourgeois et pour en imposer à la foule, ils ont beau faire preuve de tact, de façon à ne pas tomber dans la mascarade et la comédie: de nos jours, comme à toutes les époques antérieures, la dignité de l'homme et de sa situation se mesure à sa responsabilité; l'homme est d'autant plus représentatif que la responsabilité dont il est chargé est plus grande; usages et cérémonial sont des mots qui n'ont de sens qu'aussi longtemps que subsistent les forces qu'ils reflètent, et lorsque ces forces sont épuisées, il ne reste plus que la sèche enveloppe de la formule et de l'étiquette.

La supériorité économique du bien-être bourgeois ne repose cependant sur aucune institution; comme tant d'autres fortes réalités, elle apparaît dès le début comme un phénomène secondaire qui reste inoffensif et inaperçu, tant qu'il se maintient dans les limites raisonnables et sans effet sur la vie publique. Quand un patriarche oriental réussissait, par un heureux élevage, à centupler ses troupeaux, c'était pour la tribu un beau facteur de sécurité; et tant que les autres n'étaient pas lésés dans leur droit de jouissance des sources, il ne s'agissait là que d'une affaire privée. Quand un marchand d'épices du moyen âge réussissait dans ses affaires, il pouvait se faire bâtir une maison confortable, la remplir de toiles et de vaisselle, entasser de l'argenterie dans ses bahuts. Son bien-être cessait d'être une affaire privée, à partir du jour où il commençait à s'en prévaloir pour conquérir des privilèges municipaux. La richesse ne devient une puissance sociale que lorsque, la densité de la population ayant augmenté, l'organisation collective de l'économie en arrive à constituer un cercle fermé d'actions et de réactions réciproques auxquelles rien ni personne n'échappent. C'est ce qui s'est produit en partie aux dernières périodes de l'Empire Romain et, d'une façon complète et irrésistible, dès le début de l'époque mécanisée qu'on désigne aussi, un peu unilatéralement, sous le nom de capitaliste. Économiquement parlant, l'ensemble du monde civilisé d'aujourd'hui vit sous la domination d'une puissante ploutocratie qui, dans certains États, a réussi à s'emparer de tout le pouvoir politique, de la législation et de l'administration, du droit de décider la paix et la guerre et, dans certains autres, partage le pouvoir politique avec les puissances traditionnelles, tout en disposant sans restriction de l'organisation du travail du pays.

Il serait injuste de méconnaître les services rendus par la puissance mondiale de la ploutocratie. Elle a achevé le mouvement de mécanisation: elle a, dans l'espace de plusieurs générations, réussi à enrichir la planète au-delà de toute prévision, elle a fourni aux États de puissants moyens de défense, renforçant ainsi, contrairement à sa nature intime, le nationalisme. À l'époque de sa formation, elle a, par un généreux choix, accepté dans son sein tous les forts tempéraments de la nation, en imposant à leur esprit, ainsi qu'à l'esprit de l'ensemble de la nation, la manière de penser nationaliste, mécaniste, en développant chez eux le goût de l'entreprise, en déracinant de leur mentalité les derniers restes des conceptions patriarcales, féodales, corporatives et en créant ainsi une nouvelle atmosphère spirituelle, certes tout aussi étroite, mais éminemment favorable à l'action. Elle a contribué à donner à la politique mondiale une orientation économique et, sans le vouloir et sans s'en douter, elle a porté les oppositions à un degré d'acuité tel que la succession des catastrophes nationales qu'elle a ainsi provoquées met sa propre existence en danger. Nous parlerons de tous ces effets, lorsque nous aurons à nous occuper des revendications politiques; ici nous voulons seulement poser la question morale et formuler à son sujet quelques propositions finales.

La ploutocratie est une domination de groupe, une oligarchie et, de toutes les formes oligarchiques, la plus condamnable, parce que ne se rattachant à aucune conception idéale, à aucun sacrement. Les vieilles théocraties de l'Orient tiraient leur droit de la divinité; elles ont perdu ce droit le jour où elles sont devenues des sinécures sacerdotales. Les aristocraties grecques se réclamaient de leur qualité de filles de dieux. Grâce à la culture héréditaire de la mentalité royale et de la beauté corporelle, la noblesse des conquérants avait réussi à s'assurer une suprématie sur le bas-fonds formé par les tribus autochtones, jusqu'au jour où elle a été absorbée par celles-ci, par suite de mélanges de sang. La noblesse rurale des Romains avait dominé, parce qu'elle était seule en possession des aptitudes politiques et guerrières; elle a été supplantée plus tard par une autre noblesse, une noblesse neutre, dépourvue d'idéal, celle des fonctionnaires; puis survint le mélange de races et la décadence. L'Église du moyen âge, ayant été appelée à faire pénétrer la force de la foi dans un monde païen, était devenue une oligarchie organisatrice. Après la conversion de l'Europe, cette mission avait dégénéré en une politique d'État, et l'Église qui la représentait s'est engagée dans une voie qui l'a conduite de sa situation de puissance mondiale à celle d'une organisation internationale politiquement reconnue. Le féodalisme européen reposait sur la notion idéale de la fidélité du vassal à l'égard du suzerain, notion à laquelle étaient venues s'ajouter plus tard celle de la responsabilité envers le peuple des sujets et, plus tard encore, le devoir de défendre la foi. Le christianisme ayant fini par devenir le patrimoine commun, la population ayant pris un caractère homogène, le féodalisme a cédé la place à la souveraineté territoriale et, en partie aussi, à la démocratie, et la domination de la noblesse n'a pu se maintenir que là où elle a réussi à préserver intacte la notion de la fidélité au roi, du devoir militaire et du patriarcat rural, ce qui fut principalement le cas dans le Nord et dans l'Est slavo-germains.

La ploutocratie, au contraire, s'appuie, non sur des idéaux généraux, mais sur des intérêts généraux. Elle n'a pas surgi à l'état collectif, comme une tribu de conquérants ou une communauté de fidèles, mais elle s'est formée par la réunion progressive d'individus isolés qui, l'un après l'autre, ont réussi à s'élever, grâce à des dons accidentels, par suite d'un hasard ou d'un risque heureux. Elle ne cherche pas autre chose qu'à s'enrichir et à se maintenir; elle ne se considère pas forcée ou moralement obligée d'adhérer à une communauté spirituelle quelconque: sa force réside dans son opportunisme. Elle se complète par l'hérédité et, ayant une claire conception de son intérêt, elle a recours, toutes les fois que cela est nécessaire, à la cooptation; la préférence du père est contre-balancée par la prudence de l'associé. En fait de biens spirituels, elle possède avant tout l'instruction, ensuite une certaine culture économique et le goût de l'entreprise, qui commence à se développer de bonne heure, sous l'influence de la tradition familiale. Sans l'afflux incessant de sang nouveau, cette influence resterait sans efficacité, car l'habitude de la vie de luxe et l'étroitesse intellectuelle d'un côté, l'imitation extérieure des usages aristocratiques, de l'autre, éliminent, dans l'espace de chaque génération, des existences en partie affaiblies, en partie, selon l'expression en usage, ruinées.

L'adoption intermittente de nouveaux éléments, l'élimination occasionnelle d'éléments natifs n'enlèvent à la caste ploutocratique rien de son unité fermée. Toute oligarchie est soumise à certains changements et échanges, et le mouvement dont nous nous occupons en ce qui concerne la ploutocratie ne porte aucune atteinte à son caractère, étant donné que grâce à une sélection rigoureuse, l'accroissement se fait toujours aux dépens des classes les plus rapprochées, à l'exclusion de toutes les autres: c'est que la manière identique de concevoir la vie constitue une condition nécessaire et que les éléments héréditairement fixés assurent la prédominance des tendances fondamentales et font même naître, par l'imitation des usages et coutumes du féodalisme, la notion hybride de noblesse d'argent.

L'imperfection humaine transformant en oppositions extérieures les différences d'aptitudes, de caractères et de forces psychiques, toute organisation sociale présente la hiérarchie des responsabilités, des besoins et des revendications également sous la forme d'oppositions. Quelle que soit la forme qu'affecte cette hiérarchie et quelle que soit la place qu'occupe chacune des couches dont elle se compose, on pourra toujours constater une ressemblance avec l'organisation oligarchique. Selon qu'on professe telle ou telle conception morale, on approuvera ou tolérera une pareille organisation, on accentuera et perpétuera les oppositions, en maintenant l'exclusivité du privilège, en élargissant les droits de la classe privilégiée et les fixant par les liens de l'hérédité; ou bien on favorisera le mouvement d'égalisation, en restreignant l'inégalité des droits et en facilitant l'osmose sociale. Dans ce dernier cas, le développement tendra vers le point indifférent qui, tout en formant le contenu de la notion d'aristocratisme, contribue à sa dissociation: lorsque les natures les plus fortes et les plus nobles, quelles que soient leur origine et leur conformation, se considèrent responsables envers leurs frères inférieurs, la couche supérieure, tout en restant fermée par sa nature, n'en subit pas moins dans sa substance des changements incessants; la dénomination: «gouvernement des meilleurs» se trouve alors justifiée et notre représentation d'une économie de caste ne correspond plus à rien de réel.

Je doute fort que telle soit la conception idéale de ceux de nos esthètes qui, les yeux fixés sur Athènes et Venise, considèrent que nous devrions avoir pour objectif la formation d'une couche héréditaire s'imposant par son degré d'instruction et par sa force de caractère. L'oligarchie héréditaire est incompatible avec la dignité et la liberté auxquelles tout homme a le droit de prétendre et ne peut jamais être une notion idéale pour celui qui pense, pour celui qui adhère à la doctrine prêchant l'élan de toutes les âmes.

L'oligarchie ploutocratique, en outre, ne se rapproche sous aucun rapport de cette indifférente notion-limite dont nous avons parlé plus haut, et nous devons la considérer comme moralement mauvaise. Alors même que nous admettrions l'inégalité des revendications, alors même que, contrairement au socialisme, nous verrions dans la multiplicité des besoins, dans l'affinement auquel tend une existence spirituelle, dans la variété des couleurs que notre penchant artistique cherche à réaliser pour sa propre joie et pour celle des autres, une des bases de la civilisation mondiale, nous ne pourrions pas nous résigner au libre jeu des forces qui, sur le sol de notre organisation économique, a engendré la ploutocratie héréditaire, à titre d'effet secondaire, imprévu et indiscuté. L'homme n'a pas été créé pour succomber, en vertu d'un sort prédestiné, sous le poids de puissances accidentelles, engendrées par le jeu arbitraire de la lutte économique irréfrénée. La répartition des biens n'est pas plus une affaire privée que le droit à la consommation. Nous n'avons aucune raison de suivre le conseil radical du socialisme et de détruire l'édifice érigé par un millénaire de travail organique, pour mettre à la place de la concurrence un bureaucratisme policier, et à la place de la liberté civile des soupes populaires obligatoires pour tout le monde et le droit universel à la pauvreté; mais nous voyons de nouveau et définitivement la nécessité d'une réforme susceptible d'édifier un nouveau règne de liberté sociale sur la base d'un plus juste droit à la consommation, d'une plus équitable répartition des biens de possession et d'une plus grande aisance de l'État.