Une digression qui, en même temps qu'elle ferme le cercle des considérations qui précèdent, en supprimant la dernière contradiction entre la conclusion et les prémisses, nous permettra d'aborder les considérations empiriques qui vont suivre.

Nous avons vu que la consommation exagérée atteint un minimum dans le cas-limite théorique où toute la fortune se trouve concentrée entre les mains d'un seul. Serait-il à craindre qu'une plus grande égalisation des fortunes ait pour effet une augmentation de la consommation telle qu'il en résulte un sérieux danger pour les réserves dont nous avons besoin pour l'extension et le renouvellement de l'activité mondiale?

Ce danger n'est que relatif. Sans doute, la consommation moyenne des biens servant à la conservation et à l'élévation de la vie sera augmentée; mais on sait par expérience que le surcroît de consommation de ces biens est suivi d'une augmentation de la quantité de travail et d'une amélioration de sa qualité. La consommation de grand luxe se trouvera diminuée, alors même que la collectivité possédera le droit de s'entourer de pompe et de magnificence. Quant à l'individu qui cédera à un penchant irrésistible vers l'éclat et vers le luxe, il sera obligé de rétablir l'équilibre en restreignant sa consommation journalière. La seule possibilité susceptible de troubler cet état de choses serait fournie par le gaspillage de moyens de consommation sous la forme d'inutiles articles de bazar et d'ornements banals. Mais la force de conscience économique, dont l'éveil sera à la fois la cause et l'effet de la nouvelle époque et dont nous aurons à parler à propos de la morale économique, finira par inculquer à l'humanité transformée le plus profond mépris pour tous nos bibelots masculins et féminins et par abandonner aux populations sauvages et demi-civilisées l'usage de toutes les futilités, frivolités, imitations, de tous les articles de nouveauté, de modes, de bijouterie, de coquetterie, de tous les articles spéciaux et autres choses indignes portant des noms affreux. Une partie formidable du travail mondial, que le manque d'éducation et de goût absorbe de nos jours, sera ainsi épargnée. Et c'est ainsi que la forme économique fondée sur le principe de l'égalisation des fortunes fournira une base naturelle et morale à un autre minimum, celui de la consommation somptuaire et superflue; et il apparaît avec évidence que notre organisation actuelle, ploutocratique et pleine de contradictions, mérite encore sa condamnation, du fait de la fausse direction qu'elle imprime à la consommation.

Nous abordons maintenant le domaine de la pratique. Mais avant de nous occuper de l'ordre nouveau, nous avons à examiner la légitimité du droit à la préférence que l'individu revendique personnellement en sa faveur, en ce qui concerne la consommation et la possession des biens de la collectivité. Quand nous aurons vu quels sont ceux qui élèvent cette prétention à la richesse et à la fortune, au nom de quel droit ils exigent la garantie de la société et de l'État, quels sont les moyens de protection dont l'État dispose pour se défendre contre les exigences exagérées et l'injustice, nous apercevrons plus nettement les bases économiques et morales d'une organisation plus libre et plus juste.

Qui est riche et de quel droit? Qui peut dire: sur l'ensemble de la fortune et du revenu du monde, j'ai droit à une part de consommation et de possession dix fois, cent fois, mille fois plus grande que celle de l'humanité moyenne? D'où provient la richesse personnelle et comment est-elle acquise?

La naissance de fortunes dans le passé ne nous intéresse pas ici. Il suffit que leurs possesseurs actuels les aient reçues par héritage. La notion de transmission héréditaire nous occupera plus tard, mais pour le moment voyons comment naissent les richesses de nos jours.

La richesse représente-t-elle l'épargne? Étant donnée la brève durée de la vie humaine, les gains obtenus par un travail régulier peuvent à la rigueur permettre d'épargner de quoi s'assurer un bien-être moyen. Les revenus dont l'accumulation forment la richesse, ne sont pas des revenus procurés par le travail, mais appartiennent à d'autres catégories. L'opinion populaire, d'après laquelle l'épargne serait une source de richesse, est totalement erronée.

L'enrichissement par les trouvailles est possible, bien que peu fréquent. La recherche de trésors ne convient plus à notre époque, à moins qu'il ne s'agisse de buts scientifiques, et les découvertes de tableaux de Rembrandt dans des boutiques de brocanteurs n'enrichirent que les reporters de journaux; il faut dire cependant que la découverte de trésors minéraux a créé plus d'une fortune canadienne, africaine et allemande.

Pour que naisse la richesse en général, il faut que des milliers d'individus consentent à abandonner une partie de ce qu'ils possèdent; et ils n'y consentent que si c'est seulement au prix de ce sacrifice qu'ils peuvent satisfaire un besoin urgent. On appelle ce besoin urgent, raisonnable ou absurde, besoin économique. Donc, quiconque veut devenir riche doit satisfaire un besoin général. Mais cette proposition n'est pas encore suffisante, car il y a concurrence entre ceux qui s'offrent à satisfaire ce besoin; le profit s'en trouve diminué et, finalement, chaque entrepreneur, au lieu des trésors espérés, ne récolte qu'une modeste rente ou un médiocre revenu de travail.

Le problème de l'enrichissement ne se trouve donc résolu que lorsque l'entrepreneur est à même de limiter la concurrence, de fixer à sa guise le taux du revenu ou d'étendre à volonté le cercle de ceux qui sont prêts à faire le sacrifice nécessaire. Ces conditions se trouvent réalisées dans le monopole reconnu ou imposé.