La crainte justifiée des vices et de la férocité populaires et le profond penchant des Slavo-Germains pour la commode observation de ce qui existe égarent notre manière de concevoir l'histoire, jusqu'à nous faire voir dans toute nouveauté subite un criminel bouleversement. Le mouvement de la grande révolution française est, et non sans raison, étranger à notre sensibilité; et pourtant, au cours de tant de nuits agitées, l'imagination des révolutionnaires en travail a fait naître des notions capitales concernant l'administration communale, l'éducation populaire, la défense nationale. La sensibilité politique des Allemands est monarchique, et en cela réside une de ses rares forces; nous sommes passionnément portés à détruire toute velléité républicaine comme une haute trahison; il est toutefois heureux que nous ayons gardé assez d'objectivité pour ne pas voir dans tout Suisse un descendant de régicides et de nihilistes sans foi et de ne pas poursuivre sous l'accusation de jacobinisme tout Allemand établi à Bâle.

Au point de vue général du mouvement historique, l'opposition subjective entre la tradition et la nouveauté apparaît ainsi comme une force ralentissante, quelque chose de semblable au moment d'inertie physique. Dans l'économie de l'histoire universelle, la tâche qui incombe au traditionalisme consiste à assurer la régularité du mouvement, à empêcher la voiture de verser, à limiter les expériences arbitraires. Mais il ne faut jamais oublier que c'est là une force négative. Le conservatisme, qui est en apparence l'approbation de ce qui existe, est en réalité la négation de la vie et de son développement.

Dans des considérations consacrées aux choses à venir, il faut toujours revenir à cette attitude, dont le caractère négatif même renferme pour nous un enseignement. Elle nous met notamment en présence de la question: quel est le critère qui nous permet de distinguer une fantaisie utopique d'une nouveauté organique, bien que se réclamant de certains principes?

Ce n'est pas la pratique qui peut nous fournir les éléments de cette décision, car même l'imparfait et l'absurde peuvent pendant un certain temps recevoir une réalisation pratique. Les seuls facteurs décisifs sont l'unité et la force de la conception générale. Lorsqu'une contradiction se manifeste entre la conception générale et les éléments affectifs acquis sous l'influence de telle ou telle conception particulière, c'est cette dernière qui doit être écartée. Quant à la conception générale, sa validité est proclamée, non par le tribunal de la génération qui la voit naître, mais par l'aréopage des temps.

À la lumière de ces notions, abordons de nouveau la conception sentimentale de l'héritage et examinons-la de près.

Contrairement à l'enrichissement par les monopoles et la spéculation, qui blesse notre sentiment moral, l'enrichissement par l'héritage comme tel ne choque généralement pas la majorité des gens.

Nous voyons les champs de courses et les lieux de plaisir d'une grande ville remplis de jeunes gens bien élevés, parfaitement conscients de ce qu'ils sont, de jeunes gens qui, pour une danseuse ou un cheval, dépensent plus d'argent en une heure qu'un pauvre étudiant, un poète ou un musicien n'en gagnent en une année pour subvenir à leurs besoins les plus élémentaires. Ce qu'ils exigent du pays pour leur consommation personnelle représente une valeur supérieure à celle du traitement du président du Conseil des ministres et du chancelier. La seule compensation qu'ils sont capables de fournir consiste dans la jouissance et la représentation. Selon la mentalité et les intérêts de chacun, ils sont traités avec politesse, déférence ou soumission, affabilité, condescendance. Ils trouvent tout naturel que le jeune savant ou commerçant leur fasse place, lorsqu'ils se présentent pour dépenser ou faire une commande; le sentiment populaire juge parfois leur attitude arrogante, leur inactivité regrettable, mais voit dans leur situation privilégiée un fait auquel on ne peut rien changer, l'expression d'une tradition consacrée, la manifestation d'un éclat et d'une puissance héréditaires.

On juge sévèrement la femme de mœurs légères qui, restée veuve d'un homme riche et vieux, se complaît dans le luxe princier. On lui reproche ses origines, mais on ne conteste pas son droit de dépenser les revenus d'une principauté, étant donné qu'ils lui appartiennent par droit d'héritage.

Une grosse entreprise industrielle est héritée par un fils majeur, mais incapable; les directeurs généraux lui font les rapports les plus soumis, cherchent à s'adapter à ses lubies, demandent des augmentations de traitement et des pouvoirs; une foule de contre-maîtres aux cheveux blancs se précipite au-devant de la voiture du jeune patron, chacun disputant à son voisin l'honneur d'ouvrir la portière.

Un homme aisé meurt, laissant femme et quatre enfants Tous les cinq décident de vivre de leurs rentes; les fils épousent des femmes, et les filles épousent des maris se trouvant dans la même situation. Voilà donc l'État enrichi de quatre familles qui, pendant un siècle, n'auront rien créé, à moins que tel ou tel descendant n'ait l'idée d'apprendre un jour l'histoire ou la diplomatie.