Combien sont-ils, les hommes bien portants, âgés de moins de soixante ans, qui vivent de leurs rentes dans un État civilisé? Que de jeunes gens fondent leur existence sur le mariage avec une riche héritière!
Que de familles improductives que l'État doit nourrir pendant de nombreuses générations!
Tous ces phénomènes sont loin d'apparaître à la conscience de la collectivité comme étant contraires à la justice; on les considère quelquefois comme fâcheux, mais, chose étonnante! jamais comme immoraux.
Laissons de côté toute objection tirée des nécessités de la civilisation. Si les biens consommés par les improductifs étaient répartis entre ceux qui créent, on pourrait réaliser des missions culturelles supérieures; si les forces des improductifs étaient mises au service de la société, de nouvelles valeurs spirituelles et économiques pourraient être créées.
La notion morale de l'héritage est profondément enracinée par l'habitude séculaire, ce qui empêche le monde de se rendre compte que la substitution de la raison d'être s'est effectuée depuis longtemps et que les prémisses sur lesquelles reposait l'héritage ont depuis longtemps disparu.
Aux époques primitives, les ustensiles étaient aussi souvent enterrés avec leur propriétaire que transmis en héritage à ses descendants. C'est qu'ils étaient des objets inséparables de l'homme et de sa cabane, survivaient à la génération et formaient les attributs de l'individu collectif, c'est-à-dire de la famille. Il pouvait en être de même des troupeaux, dont les générations animales se succédaient parallèlement aux générations humaines; il pouvait encore en être de même du champ et des outils agricoles, lorsque, la propriété privée étant née, c'était à la famille qu'était incombée la tâche d'assurer la continuité de la culture du sol.
Puissance, autorité, fonctions guerrières et privilèges se transmettaient héréditairement dans la même couche sociale. La tribu subordonnée, c'est-à-dire privée de sa noblesse, ne devait plus jamais dominer ou décider elle-même de ses destinées; la défense extérieure, le gouvernement de la noblesse à l'intérieur, ne pouvaient se maintenir que par l'hérédité, qui a fini par s'étendre au sacerdoce, à la royauté, aux rangs.
De l'époque de l'hérédité féodale est née insensiblement l'époque du capitalisme qui, sans examiner la chose et sans interroger sa conscience, cédant uniquement à la force de la tradition et faute d'autre analogie, avait emprunté au féodalisme le caractère indestructible de l'hérédité. Les raisons essentielles de celle-ci avaient disparu; alors que la noblesse héréditaire impliquait des droits et des devoirs, imposait aux générations successives l'obligation de la défense et du service, la richesse héréditaire comportait seulement droits, puissance et jouissance, sans aucune réciprocité.
La collectivité politique des Romains fut la première à ressentir, bien qu'inconsciemment, ce qu'il y avait d'intolérablement paradoxal dans le fait d'un homme disposant arbitrairement après sa mort de la puissance, du sol, d'une entreprise et du droit de jouissance; aussi a-t-elle fini par édifier sur les fondations discutables de ce fait une superstructure, sinon organique, tout au moins organistique. Et jusqu'à nos jours, tous les États civilisés usent de toute leur puissance et de toute leur autorité, pour obtenir que le mort maintienne ses droits sur les vivants, que chacune de ses lubies, dès l'instant où elle est conforme à la loi, soit valable, qu'un parent éloigné et inconnu puisse recevoir sa part d'héritage, que les héritiers, quels qu'ils soient, du fait seul qu'ils sont protégés par la tradition et par la désignation, ne perdent pas une parcelle des trésors et des droits accumulés par des moyens souvent peu justifiables. Si un homme réussissait de nos jours à s'emparer de la totalité du sol d'un pays, de toutes ses œuvres d'art, de tous ses monuments écrits et qu'il lui plût de ne laisser à l'État, après sa mort, que deux routes et quelques bâtisses, l'État serait obligé, dès l'instant où certaines formalités auraient été remplies et certaines taxes payées, de déployer tout l'appareil de force dont il dispose pour remettre intact ce monstrueux héritage entre les mains du légataire universel, quelque mauvaise que soit sa réputation; il doit lui reconnaître le droit de barrer et de laisser en jachère des propriétés, de défigurer des paysages, de soustraire à l'usage public des œuvres d'art, de réduire des ouvriers à la famine, de détruire des monuments, à moins que cet État ne se décide, par des lois spéciales, à s'attaquer au caractère paradoxal de l'héritage.
Ce dernier exemple suffit à nous montrer que le principe de l'hérédité des biens et de la puissance ne trouve pas place parmi les notions morales de l'humanité, parmi celles qui sont intangibles et au-dessus de toute critique. Le principe de l'hérédité nous est familier, parce qu'il fait partie des choses dont nous avons l'habitude; mais il n'est rien moins que sacro-saint; il constitue tout simplement une particularité ethnologique, adoptée sans examen et ayant acquis une importance exagérée. Les raisons qui justifiaient sa naissance ont disparu; quant à ses effets, ils aboutissent tout simplement à l'antinomie.