C'est une erreur de notre époque de nier cette notion de développement progressif qui a été tant vantée pendant un siècle.
Certes, le développement s'effectue dans le temps et dans l'espace, et lorsque nous osons élever notre regard vers l'Absolu, tout ce qui est relatif dans le temps et dans l'espace disparaît. Nous sommes libres de qualifier d'immobile tout ce qui se trouve au-delà, bien que cette notion elle-même n'échappe pas au temps et à l'espace, qu'elle pousse vers le point zéro, et bien que nous procédions beaucoup plus radicalement, en mettant à la base de nos symboles des contrastes formés par des catégories inconnues. Il se forme ainsi un tableau du monde insuffisant et qui peut être schématisé ainsi: repos au centre de l'être, mouvement croissant à mesure qu'on avance vers la périphérie du monde phénoménal.
Ce raisonnement perd cependant toute son importance, dès que nous abordons la scène sur laquelle se déroulent les phénomènes. Nous sommes placés dans ce monde phénoménal pour agir; ce monde est dominé par la pensée intellectuelle; ici les fantômes espace, temps et mouvement deviennent des choses réelles.
La lumière que reçoit la scène lui vient d'autres régions; cette lumière est la morale. La région d'où elle vient n'est plus celle de l'intellect: la force spirituelle qui permet à l'homme de pénétrer dans cette région, c'est son âme.
Ici se révèle la naïve erreur de toute philosophie qui avait prétendu, avec la seule force de l'intellect, de la logique, de la table de multiplication, pénétrer dans toutes les régions, sans jamais se demander si cette force, représentée par la pensée intellectuelle, est vraiment une force absolue, si elle est même la seule force de l'esprit, si chaque monde que nous voulons soumettre à notre connaissance n'exige pas des forces spirituelles différentes de celles qui nous permettent de connaître un monde voisin et si ces forces spirituelles, autres que la pensée intellectuelle, ne se manifestent pas dans notre vie intuitive et dans l'amour qui anime notre âme. Pendant des millénaires on a vu se poursuivre des efforts ayant pour but de dévoiler les mystères à l'aide de la table de multiplication, efforts infructueux, puisqu'ils n'ont jamais réussi à procurer la moindre satisfaction aux aspirations de l'âme.
Ici se trouve le point de partage de deux considérations fondamentales: devons-nous chercher à décrire l'absolu dans le langage de l'intellect, et le monde phénoménal dans le langage de l'âme? Au point de vue de l'âme, le monde phénoménal n'est qu'une image, une scène sur laquelle nous sommes placés pour créer et subir des destinées mobiles, selon la volonté du dramaturge; au point de vue de l'intellect, l'au-delà exige une montée. Le point d'indifférence de ces deux considérations est formé par notre devoir moral qui nous révèle la nécessité de les rattacher l'une à l'autre, qui nous dit qu'il n'est pas permis de voir dans le phénomène soit uniquement une fin en soi, soit uniquement un jeu. C'est par l'intermédiaire du devoir moral que l'âme instruit l'intellect et se révèle comme étant d'origine supérieure.
Troubler la vie réelle par la considération transcendante de l'immobilité, ou la région transcendante par l'introduction de préoccupations terrestres, c'est opérer une confusion inadmissible.
En considérant le monde des phénomènes au point de vue intellectuel, nous avons le droit et le devoir d'envisager l'intervention de l'âme comme le point de départ d'une ascension et d'un développement, bien qu'au point de vue transcendant l'essence de l'âme n'ait ni commencement ni fin.
Celui qui considère les choses économiques, historiques et sociales ne doit jamais perdre de vue qu'il évolue sur la scène des phénomènes. Il doit prendre la vie réelle telle qu'elle est, croire à la science et au développement, dans les limites de la tâche qu'il s'impose et pour autant qu'il s'agit de ce qui existe. Mais dès qu'on se trouve en présence de fins, c'est la notion morale qui assume la direction. Sans devenir secondaire, ce qui existe cesse alors d'être décisif; bien que venant de très loin, l'exigence morale agit avec une grande puissance, semblable en cela à l'action que la force des astres exerce sur les marées. La réalité subsiste, mais devient plastique comme un métal affiné. Et nous devons nous en remettre au développement du soin d'amener à un état plus clair et plus parfait, de rapprocher de la région de l'âme tout ce qui est rebelle, tout ce qui semble devoir durer éternellement, alors même qu'il s'agirait des passions, des erreurs, des désirs humains.
Si le monde a pu, depuis l'extinction des idéaux dogmatiques et absolus, avancer de quelques pas, malgré sa lourde armure mécanique, cela s'explique par le fait que l'humanité a conservé, dans quelque recoin de sa conscience, des restes de ses croyances de jadis, d'origine transcendante, mythologique, fétichiste, animiste, restes qui, bien qu'isolés les uns des autres, n'en exercent pas moins une action d'ensemble, de direction et d'orientation.