C'est un fait incompréhensible et qui dépasse l'imagination qu'on soit obligé de se représenter ce monde dans lequel circule une quantité de forces spirituelles comme on n'en a jamais vu, comme étant abandonné aux constellations accidentelles de besoins matériels, d'équilibres physiques, d'aspirations concurrentes, sans le contre-poids d'une seule tendance morale inébranlable, sans la conviction de la nécessité d'un bien absolu, sans la croyance à une fin commune qui enlace la vie et la mort, sans un critère valable qui dise: ceci est bon et cela est mauvais.
Certes, les intérêts peuvent, eux aussi, engendrer la foi. Un agrarien élève son profit annuel à la hauteur d'une conception religieuse et politique. Un partisan du libre échange confère à sa conception commerciale la dignité d'un déisme lucratif. Le savant se crée une transcendance professorale qui le flatte dans sa spécialité. Un dynaste échange des services avec sa divinité. Le pauvre diable se venge et destitue l'un et l'autre. Comment ne s'est-on pas encore aperçu que dans ce vaste monde il n'y a personne dont les convictions soient en opposition avec ses intérêts?
Devons-nous donc abandonner l'orientation du monde, son vouloir spirituel à la diagonale des forces qui résulte de l'innombrable quantité d'intérêts transcendantalisés?
Et pourtant la région de l'âme s'étend devant les yeux de tous et, avec elle, le monde des idéaux et des fins, rangés d'une façon plus organique et plus claire que le monde trouble des réalités.
Un autre fait, bien que moins important et qu'on s'étonne de constater, étant données les tendances pragmatiques de notre époque, est celui-ci: l'homme, qui cherche à explorer toutes les régions du ciel et de la terre, est toujours dans l'ignorance absolue quant à la valeur de l'homme; il ne connaît ni n'apprécie son prochain, son semblable.
Des systèmes d'appréciation périmés provenant de toutes les époques et de toutes les zones s'entre-croisent dans la conscience de l'humanité, aucun d'eux ne réussissant à assumer la direction, faute d'une conception générale et fondamentale du monde et de la vie.
Dans la conscience des peuples occidentaux et dans leur conception esthétique domine la polarité germanique du courage et de la peur. Est estimée toute qualité qui atteste le courage; est méprisé et haï tout défaut qui repose sur la peur. Toute action violente est excusable, lorsqu'elle est compatible avec la franchise, la fidélité, le courage; la lâcheté du mensonge, de la ruse, de la traîtrise est considérée comme une honte qui déshonore. Le reproche et le blâme ne s'adressent qu'à la lâcheté; l'honneur, c'est le courage reconnu. Le courage dont on fait preuve dans un combat singulier guérit l'honneur attaqué. Intelligence, énergie, piété, pitié sont des qualités indifférentes, utiles ou nuisibles, qu'on peut, suivant les cas et selon leurs rapports avec les systèmes de valeurs voisins, estimer ou non, mais qui n'ont aucune valeur propre au point de vue du critère subconscient et décisif. Dans la poésie, les manifestations du courage et de la sincérité provoquent des sentiments de sympathie et d'approbation. Un personnage poétique peut, malgré sa paresse, sa violence, son manque d'intelligence, son ignorance et son égoïsme, provoquer la sympathie du lecteur; mais un personnage foncièrement lâche, menteur et perfide ne trouve pas place dans la poésie; c'est d'ailleurs pourquoi le personnage principal d'une œuvre poétique porte le nom significatif de héros. Le conflit tragique porte à sa plus haute expression cette antinomie, inconsciente pour le sentiment populaire; le héros est courageux et éveille la plus vive sympathie; quant aux qualités indifférentes, il les dépasse ou il en est dépourvu, et c'est pourquoi, lorsqu'il a à lutter contre un monde ou contre un sort auquel ces qualités ne sont par hasard pas indifférentes, il succombe, emportant avec lui la sympathie et l'admiration du spectateur dont le cœur bat à l'unisson du sien. Dans la poésie française il suffit que le héros soit brave et, à l'occasion, généreux; il peut ensuite se montrer menteur, ombrageux, intriguant, comme Julien Sorel dans le célèbre roman de Stendhal, sans rien perdre de la sympathie des lecteurs; au contraire, dans la poésie allemande et anglo-saxonne, la sympathie n'est acquise qu'aux personnages dont le courage et la bravoure ne sont pas obscurcis par des taches d'ombre.
On nous a inculqué une conscience théorique qui nous fait attacher de la valeur, à côté du courage, aux qualités purement orientales de la pitié et de la prudence, à l'idéal patriarcal qui répugnait au moyen âge allemand et a empêché nos poètes de chercher leur inspiration dans la Bible.
Le caractère professionnel que l'art avait revêtu au cours du siècle dernier a créé les éléments d'une échelle de valeurs d'ordre intellectuel. L'assimilation de l'aptitude spirituelle au talent et de l'aptitude intuitive au génie est devenue un fait décisif qui a fini par détacher complètement ces aptitudes des conditions morales auxquelles elles doivent être subordonnées.
La pensée mécanisée estime le succès. On a vu alors apparaître une nouvelle hiérarchie de valeurs qui poussait des racines de plus en plus profondes dans la conscience populaire. Ce fut la hiérarchie américaine de la force de travail, de la persévérance, de l'esprit de décision et de la volonté impatiente de toute contrainte extérieure.